La mer Noire n'est pas toujours commode; j'ai traversé plus d'une fois les deux océans, et je connais leurs tempêtes; mais je crains moins leurs longues vagues qui déferlent contre le navire, que ces petits flots pressés qui roulent et fatiguent un vaisseau, et qui, tout à coup, s'entr'ouvrent comme un abîme. Depuis deux jours et deux nuits nous étions en perdition, et personne ne pouvait tenir sur le pont, hormis mon Dalmate, qui s'était attaché à un des bancs par la ceinture, et qui, tout mouillé qu'il était, chantait toujours les airs de son pays.
«Seigneur Dalmate, lui dis-je en un moment où le vent et la mer nous laissaient un peu respirer, je vois que vous êtes un brave, vous n'avez pas peur du naufrage.
—Qui peut empêcher sa destinée? me dit-il en râclant son violon; le plus sage est de s'y résigner.
—Voilà parler comme un Turc, lui répondis-je; un chrétien n'est pas si patient.
—Pourquoi ne serait-on pas chrétien et résigné à la volonté divine? reprit-il. Ce que Dieu nous promet, c'est le ciel, si nous sommes honnêtes gens; il ne nous a jamais promis la santé, la richesse, le salut en mer et autres choses passagères. Tout cela est abandonné à une puissance secondaire qui n'a d'empire que sur la terre; ceux qui l'ont vue la nomment le Destin.
—Comment! m'écriai-je, ceux qui l'ont vue? Vous croyez donc que le
Destin existe?
[Illustration]
—Pourquoi non? me répondit-il tranquillement. Si vous en doutez, écoutez cette histoire; les principaux acteurs vivent encore à Cattaro; ce sont mes cousins, je vous les montrerai quand vous reviendrez.