La supériorité des femmes du XVIIe siècle, dans l'art épistolaire, n'a jamais été méconnue: «Ce sexe va plus loin que nous dans ce genre d'écrire», déclarait La Bruyère. Paul-Louis Courier, si bon connaisseur en matière de beau langage, disait de même: «Gardez-vous bien de croire que quelqu'un ait écrit en français, depuis le règne de Louis XIV. La moindre femmelette de ce temps-là vaut mieux, pour le langage, que les Jean-Jacques, Diderot, d'Alembert, contemporains ou postérieurs.»
En particulier, le style de Madame de Sévigné est incomparable. Son langage est vif, rapide, animé, clair, naturel, riche en tours nouveaux, exempt de déclamation, affranchi de la lourdeur compassée de certains auteurs de son temps, plein de rencontres heureuses et accru encore de l'agrément des souvenirs de ses lectures et de ses travaux.
En effet, aux dons naturels de son esprit, Madame de Sévigné avait ajouté le fruit d'une éducation développée et le profit de lectures sérieuses dans notre langue, comme dans d'autres.
Elle savait l'italien, qui lui avait été enseigné par Ménage et Chapelain; l'espagnol et le latin que Ménage lui avait appris. Elle lisait Virgile «dans toute la majesté du texte», comme elle l'écrivait à sa fille, le 16 juillet 1672. Elle étudiait le Tasse, l'Arioste, Cervantès dans leurs langues; elle les citait à propos, toujours de mémoire. Elle connaissait à fond Corneille, La Fontaine, Molière, Quinault que notre siècle n'apprécie pas à sa juste valeur, Racine qu'elle ne mettait pas à un assez haut rang. Elle avait lu Rabelais et en avait retenu plus d'un trait qui plaisait à sa nature franche, hardie et rieuse. L'histoire, la religion, la philosophie étaient les constants objets de ses lectures. Descartes, Nicole, Arnauld, les Solitaires de Port-Royal, Pascal, surtout, excitaient chez elle une admiration passionnée. Elle avait profité de la façon la plus heureuse des connaissances qu'elle avait ainsi acquises pendant toute sa vie. Elle n'était pas tombée dans ce que Molière appelle «tout le savoir obscur de la pédanterie». Elle avait fait, cependant, partie de la Société des Précieuses de l'hôtel de Rambouillet, sans être atteinte par l'affectation de leurs propos et de leurs écrits. Elle y avait gagné le goût du bon langage et cette politesse exquise qui avait succédé, grâce aux efforts des Précieuses, à la grossièreté trop réelle des mœurs et des discours des âges précédents.
Ce qui plaît, dans les Lettres de Madame de Sévigné, c'est le naturel parfait de sa manière. Elle justifie, pour nous, le mot profond de Pascal: «Quand on voit le style naturel on est étonné et ému, car on s'attendait à voir un auteur et on trouve un homme.»
Il en est de Madame de Sévigné comme de Voltaire: l'artifice n'apparaît jamais dans leurs écrits. On pourrait, assurément, appliquer à la Marquise cette pensée du Tasse, un de ses auteurs favoris, sur les jardins d'Armide: «Ce qui ajoute à la beauté et au prix de l'ouvrage, l'art, qui a présidé à tout ne s'y découvre pas.»
Nous n'avons pas à faire ressortir ici tout l'intérêt que présente la correspondance de Madame de Sévigné par la peinture des mœurs et des caractères de ses contemporains, la vie de la Cour de Louis XIV et les principaux événements de ce grand règne. C'est une mine dans laquelle les historiens et les philosophes n'ont jamais cessé de puiser. Ses écrits demeureraient un tableau unique de son époque, si nous n'avions pas La Bruyère et Saint-Simon.
C'est ce dernier qui peut surtout, à juste titre, être rapproché de Madame de Sévigné. Il admirait beaucoup la célèbre marquise et lisait souvent ses lettres. Il lui rend un témoignage d'admiration dans ses Mémoires.
Quand Saint-Simon ne s'abandonne pas à sa fougue passionnée contre ses adversaires, quand ses yeux ne sont pas troublés par l'aveugle amour de ses privilèges de duc et pair, quand il se borne à narrer ce qu'il a vu et observé et à retracer, dans un style alerte et animé, quelque incident notable de la Cour ou quelque aventure singulière, il nous a rappelé plus d'une fois le charme et l'aisance des narrations simples, vivantes et expressives de Madame de Sévigné.
La langue de Saint-Simon présente plus d'une analogie avec celle de Madame de Sévigné. Elle est hardie, riche en termes originaux d'ancienne ou de nouvelle date; elle ne recule pas, au besoin, devant le mot propre, avec cette fausse pruderie qui a trop souvent gagné, depuis, les fils des Gaulois.