Une fois, même, MM. Busnach et Gastineau ont inventé une scène très puissante, qui manque en quelque sorte au roman. C'est celle de la dernière bouteille, que nous avons citée.
Ces passages vigoureux ne suffisent cependant pas à excuser les changements fâcheux que l'intrigue a subis en passant du roman à la scène, et qui lui ont fait perdre, en grande partie, sa haute moralité.
Les caractères ont aussi subi de semblables métamorphoses.
Pas celui de Coupeau, il est vrai, et c'est là le grand mérite de la pièce; les auteurs l'ont aussi bien suivi dans les lentes péripéties de sa chute qu'il était matériellement possible de le faire. Sans doute, bien des détails restent inexpliqués; l'on n'assiste pas au drame, à son abrutissement dans tous ses actes et dans toutes ses scènes, comme dans le chef-d'œuvre de M. Zola. Mais ce qu'on voit suffit pourtant à expliquer le personnage, et c'est déjà beaucoup que les auteurs soient arrivés si loin.
En revanche, Gervaise est méconnaissable.—Il fallait absolument, à ce qu'il paraît, un caractère sympathique, un personnage sur lequel pût se reporter l'affection des spectateurs. Gervaise a été choisie pour ce rôle de victime expiatoire. Hélas! comme l'a fort bien dit M. Fouquier, «en devenant possible, elle devenait banale[ [12]». Elle reste pure dans le milieu empesté où elle vit. Son mari n'est plus qu'une brute dégoûtante, et elle demeure fidèle au devoir. Elle résiste à son cœur qui la donnerait à Goujet; elle résiste aux circonstances qui semblent conjurées pour la jeter dans les bras de Lantier. C'est à tort qu'on l'accuse d'être la maîtresse du chapelier: elle est innocente... Au lieu de cela, la voici dans le roman[ [13]:
«Au milieu de cette indignation publique, Gervaise vivait tranquille, lasse et un peu endormie. Dans les commencements, elle s'était trouvée bien coupable, bien sale et elle avait eu un dégoût d'elle-même. Quand elle sortait de la chambre de Lantier, elle se lavait les mains, elle mouillait un torchon et se frottait les épaules à les écorcher, comme pour enlever son ordure. Si Coupeau cherchait alors à plaisanter, elle se fâchait, courait en grelottant s'habiller au fond de la boutique; et elle ne tolérait pas davantage que le chapelier la touchât, quand son mari venait de l'embrasser. Elle aurait voulu changer de peau en changeant d'homme. Mais, lentement, elle s'accoutumait. C'était trop fatigant de se débarbouiller chaque fois. Les paresses l'amolissaient, son besoin d'être heureuse lui faisait tirer tout le bonheur possible de ses embêtements. Elle était complaisante pour elle et pour les autres, tâchait uniquement d'arranger les choses de façon à ce que personne n'eût trop d'ennui. N'est-ce pas? pourvu que son mari et son amant fussent contents, que la maison marchât son petit traintrain régulier, qu'on rigolât du matin au soir, tous gras, tous satisfaits de la vie et se la coulant douce, il n'y avait vraiment pas de quoi se plaindre. Puis, après tout, elle ne devait pas tant faire de mal, puisque çà s'arrangeait si bien, à la satisfaction d'un chacun; on est puni d'ordinaire, quand on fait le mal. Alors son dévergondage avait tourné à l'habitude. Maintenant, c'était réglé comme de boire et de manger; chaque fois que Coupeau rentrait soûl, elle passait chez Lantier, ce qui arrivait au moins le lundi, le mardi et le mercredi de la semaine. Elle partageait ses nuits. Même, elle avait fini, lorsque le zingueur simplement ronflait trop fort, par le lâcher au beau milieu du sommeil, et allait continuer son dodo tranquille sur l'oreiller du voisin. Ce n'était pas qu'elle éprouvât plus d'amitié pour le chapelier. Non, elle le trouvait seulement plus propre, elle se reposait mieux dans sa chambre, où elle croyait prendre un bain. Enfin, elle ressemblait aux chattes qui aiment à se coucher en rond sur le linge blanc.»
Il y a loin de cette femme qui s'abandonne au courant, à la vaillante lutteuse que nous montrent MM. Busnach et Gastineau. Celle-ci, rien ne la décourage, elle reste honnête malgré tout; une fois, nous la voyons bien prendre un verre d'eau-de-vie à l'assommoir du père Colombe. Son mari lui a dit: «Tu as faim?... Eh bien! bois!»—Mais nous savons qu'elle ne s'enivrera jamais; une brave femme comme elle, qui sait se vaincre elle-même, ne succombe pas aux tentations du vitriol ou du petit bleu.—Aussi la conclusion, rigoureuse dans le roman, est-elle parfaitement illogique dans le drame: On ne meurt pas de faim, quand on a encore le courage de travailler. Et Gervaise n'a pas perdu courage, elle en a eu jusqu'au dernier moment. Après la mort de Coupeau, l'on se dit: «Maintenant qu'elle n'a plus son mari pour lui dévorer le fruit de son travail, pour emprisonner sa vie, elle va se remettre bravement à l'ouvrage, retrouver peut-être le bonheur, en tout cas la tranquillité et le bien-être. Elle peut se débarrasser de ses tyrans: des Lorilleux qui la haïssent, de Virginie qui lui a tué son mari, de Lantier qui la persécutait. Mes-Bottes se range, devient bon ouvrier; il ne refusera pas de lui venir en aide; il ira, s'il le faut, avertir Goujet; Goujet, qui a toujours des économies, arrivera à la rescousse, et tout finira à la satisfaction commune...» Et, au lieu de cela, de cette conclusion peu dramatique, mais indiquée par la marche des faits, la scène représente tout à coup le boulevard Rochechouart, près de l'Élysée-Montmartre. Goujet se marie; Mes-Bottes vient se promener en gilet blanc dans la rue, pour prendre l'air sans doute; Virginie, en toilette fort élégante, passe au bras de Lantier; Poisson épie son épouse infidèle et se prépare à la punir d'un coup de poignard... Une pauvre femme, en cheveux blancs, se traîne contre les murs et implore la pitié de tous nos héros qui passent l'un après l'autre. Goujet la reconnaît, et l'on apprend avec stupéfaction que cette malheureuse est Gervaise! Elle tombe d'inanition, littéralement morte de faim. Alors Bazouge, dit Bibi-la-Gaîté, qui rôde dans le quartier dans son uniforme de croque-mort, arrive, se penche sur elle et lui dit mélancoliquement: «Fais dodo, ma belle! tu l'as bien mérité.»
Ce dernier tableau est désespérant et nous rejette dans les plus vieux mélodrames. A la première, il a risqué de compromettre le succès de la pièce. A ce qu'il nous semble, il n'a pas même l'excuse d'être nécessaire: la mort de Coupeau serait une conclusion suffisante.
Nous ne nous arrêterons pas aux nombreuses différences de détails: les différences de fond que nous venons d'indiquer suffisent à montrer que l'œuvre a beaucoup perdu de sa valeur en pénétrant sur la scène; les qualités de vigueur et les scènes hardies qui s'y trouvent ne permettent pourtant pas de la confondre avec un mélodrame vulgaire; elle a certainement mérité, en partie du moins, le bruit qui s'est fait autour d'elle.