—Par le ciel! elle navigue bien; je crois qu'elle marche aussi vite que nous, et sa rapidité m'étonne d'autant plus que je ne connais pas de vaisseau qui puisse égaler le grab en légèreté. Ce doit être une frégate nouvelle et récemment arrivée d'Europe. D'ailleurs, avec cette assiette, le grab n'est pas lui-même. Je n'aime pas l'apparence du temps; quand le soleil se lèvera, nous n'aurons plus d'air. Il faut donc tout préparer pour ce changement.
Deux heures après, l'eau devint calme. Le soleil sortit du sein des flots comme un globe de feu; il avait l'air terrible, et on ne pouvait qu'avec peine supporter ses rayons, car ils brûlaient jusqu'à la cervelle. J'étais à chaque instant obligé de fermer les yeux; son éblouissant éclat me privait de la vue.
Malgré l'étouffante chaleur qui embrasait l'air, la frégate osa envoyer ses bateaux à notre poursuite; et, en admirant la hardiesse de cette chasse dangereuse, de Ruyter s'écria:
—Ces garçons travaillent inutilement; à midi, nous aurons un vent de mer, ils seront obligés de se rappeler qu'ils perdent du temps.
Comme l'avait prédit notre commandant, vers midi, des bouffées de vent commencèrent à agiter légèrement la surface de la mer; puis un faible courant d'air souleva la girouette ornée de plumes. Nous étendîmes nos mains vers le ciel, comme pour retenir le vent. Les légères voiles de coton du haut le sentirent les premières, et, au lieu de s'attacher au mât comme si elles y avaient été collées, elles se gonflèrent et prirent leur forme arquée.
—On croirait, dis-je à de Ruyter, que vous avez une communication avec les éléments.
—C'est vrai, me répondit-il, toute ma vie je les ai étudiés; mais l'existence d'un homme est trop courte, elle ne lui permet pas d'en pénétrer les mystères. Les éléments sont un livre sur lequel un marin doit toujours avoir les yeux attachés, car il est continuellement ouvert devant lui. Ceux qui ne se livrent pas à cette constante étude ne doivent pas accepter la responsabilité de l'existence des hommes qui se confient à eux.
Nous vîmes la frégate hausser son signal de rappel pour ses bateaux, et donner l'ordre, par signe télégraphique, à sa compagne de se mettre en panne à quelque distance de nous, pour nous intercepter le chemin, si, pendant la nuit, nous tentions de gagner l'île de France. De Ruyter avait une copie des signaux de l'amirauté et de ceux des vaisseaux de guerre. Cette copie lui fut extrêmement utile en plusieurs occasions. Nous continuâmes à avancer vers l'île la plus proche de nous; le vent augmenta de force, et nous fûmes forcés de carguer nos petites voiles. De Ruyter s'impatientait de voir que le grab ne devançait pas la frégate, comme il l'avait toujours fait lorsqu'il était poursuivi par un vaisseau hostile.
—Il est embarrassé dans ses mouvements! s'écria de Ruyter.
Et, pour alléger le grab, les étais du mât furent relâchés, le bateau de la poupe retranché, et les ancres qui pressaient sur l'avant du vaisseau furent mises plus en arrière; puis de Ruyter donna l'ordre aux hommes de venir sur l'avant du vaisseau, chacun avec une balle de dix-huit livres dans les mains; ensuite il les transporta de place en place; mais, malgré tout cela, nous avancions avec une très-grande peine.