—En luttant contre un équipage commandé par deux pareils hommes, nous n'avions aucune chance de succès; il était ensuite impossible de vous prendre dans une position si bien fortifiée; nous avons inutilement perdu les plus braves garçons de notre vaisseau. Quelle sottise ou quelle folie! Je ne sais de quel terme qualifier notre témérité; mais elle vient de l'ignorance du nom de l'ennemi que nous voulions combattre.
Quelques-uns des hommes appartenant à la frégate essayaient encore de se sauver, et deux bateaux partis pendant la confusion tentaient de s'emparer d'un troisième dont nos Arabes avaient pris possession; de sorte qu'il y avait encore de temps en temps des coups de canon et de pistolet. Irrité de l'entêtement des vaincus, de Ruyter s'avança vers Aston et lui dit d'un ton grave:
—Je vous en supplie, monsieur, parlez à vos hommes. S'ils désirent profiter des usages de la guerre, ils doivent abandonner des efforts inutiles pour soutenir une opposition plus longue; leur lutte est une folie, plus encore, une déloyauté. Je ne puis m'opposer, en face d'une attaque, à la défense de mes gens; mais, après avoir baissé leur drapeau, vos hommes ne doivent ni fuir ni essayer de reprendre leurs bateaux; et, croyez-le bien, lieutenant, le seul désir qui dicte mes paroles est celui d'éviter l'effusion du sang.
Aston sauta sur le devant du navire, et ordonna aux hommes qui se battaient dans la barge de venir à bord du grab.
Quand cet ordre fut exécuté, Aston se tourna vers de Ruyter et lui dit en souriant:—Permettez-vous à ceux qui sont partis de profiter de leur chance?
—Certainement, répondit de Ruyter; je n'ai besoin ni de bateaux ni de prisonniers; cependant il faut que je remplisse le devoir qui m'oblige de garder ceux que je possède, quoique je sois excessivement contrarié de les avoir. Je n'ai jamais de ma vie gagné une bataille aussi inutile, et non-seulement j'ai perdu mes meilleurs hommes, mais encore les services momentanés de ceux qui sont entre les mains du docteur.
—Un succès continuel, fit observer Aston en contemplant avec tristesse les débris de sa petite flotte, rend trop confiant, et en voici les résultats.
—Non, dit de Ruyter, c'est au contraire cette confiance qui assure votre succès dans presque tout ce que vous entreprenez. Toutes les nations ont eu leur tour, et aussi longtemps qu'elles se sont crues invulnérables, elles l'ont été. Quand elles commencent à douter de leurs forces, elles ne sont plus victorieuses. Il faut que ces races—de Ruyter désigna un drapeau américain qui couvrait une écoutille—prennent l'essor en haut, c'est leur station... Mais, Trelawnay, conduisez votre ami en bas, traitez-le en frère. Mon Dieu, garçon, qu'avez-vous? je ne vous croyais que très-légèrement blessé!
En prononçant ces paroles, de Ruyter s'élança sur moi, et la promptitude de ce mouvement amortit ma chute, car je tombai sans connaissance.
Depuis quelques instants, Van Scolpvelt se promenait sur le pont, examinant, additionnant, récapitulant avec une indicible satisfaction la riche moisson de patients que la bataille lui avait faite. Malgré la joie qui remplissait le cœur du bourreau Esculape, un froncement de sourcils très-prononcé accompagnait son regard lorsqu'il rencontrait, dans les évolutions de sa promenade fantastique, la figure bienveillante et douce d'un médecin anglais qui avait suivi Aston sur le grab, et auquel, par l'autorisation de de Ruyter, devaient être confiés tous les blessés de sa nation, beaucoup plus nombreux que les nôtres, et qui ne prétendaient nullement aux soins de Van Scolpvelt, bien au contraire, et il en eut l'irrécusable preuve.