Les Portugais et les Français ont tenté plusieurs fois de s'établir dans l'île de Madagascar, mais leur séjour n'a jamais pu s'y prolonger, tellement les natifs le leur rendaient odieux. Ils harcelaient nuit et jour ces faibles colons, qui abandonnaient l'île en rejetant l'insuccès de leurs efforts sur l'insalubrité du climat. Quelques-uns n'avaient même pas le temps de fuir: ils étaient assassinés; ceux qui parvenaient à s'échapper le faisaient avec une telle précipitation, qu'ils abandonnaient leurs bâtiments, leur famille, et les Marratti s'emparaient de tout.
Ces Marratti sont une ancienne horde de pirates qui demeurait autrefois à l'est de Madagascar. De là, ils jetèrent dans les îles voisines une profonde terreur, car ils étaient alliés avec les corsaires de Nassi-Ibrahim, nommés plus tard les corsaires de Sainte-Marie. Ils détruisaient ou s'emparaient des provisions et des bestiaux envoyés aux îles par Madagascar. Quelquefois ils débarquaient sur les côtes, brûlaient et massacraient tous les habitants des îles Maurice et Bourbon. Les Hollandais, qui possédaient alors l'île Maurice, furent si tourmentés par le manque de vivres, si harassés par ces frelons, qu'ils abandonnèrent le pays. Comme les Portugais, les Hollandais eurent leur excuse toute préparée. Ils prétendirent que les sauterelles et les rats étaient la cause qui activait le désordre de leur fuite. Mais, ainsi que le dit le vieux Shylock, il y a des rats de terre et des rats d'eau. Ce furent des rats d'eau qui chassèrent les Hollandais.
Retirés au cap de Bonne-Espérance, les pauvres gens y trouvèrent le sauvage Hottentot, un animal peu agréable, mais cependant moins dangereux et moins rongeur que les rats (c'est-à-dire les pirates). Les Français, qui s'étaient établis dans l'île Bourbon, profitèrent avidement du départ des buveurs de gin: ils se précipitèrent dans leur nid, sans attendre même qu'il fût froid. À cette époque, Port-Louis était un misérable hameau; car les Hollandais adorent la boue et le bois, matériaux avec lesquels ils construisent leurs habitations.
Quelque temps après ces diverses installations, les compagnies française, portugaise et hollandaise équipèrent un armement pour exterminer les Marratti, qui continuaient à faire un grand ravage dans leur commerce. Ils attaquèrent la place forte de Nassi-Ibrahim, refuge des pirates, et réussirent, non sans de grandes pertes, à détruire une partie de leurs canots de guerre et à les chasser vers les montagnes de Madagascar.
Un mois de repos suivit cet exploit, puis les Marratti, après avoir exterminé une colonie française que la compagnie avait établie dans la baie d'Antongil, se rétablirent de nouveau sur les côtes de Madagascar, près du cap de Saint-Sébastien, où leur nombre devint alors formidable. Encouragés par les natifs, qui les trouvèrent moins désagréables que les Européens, lesquels ravageaient leurs côtes et les tuaient pour conquérir plus facilement des œufs frais ou une salade, les Marratti élargirent le cercle de leurs dévastations; ils dépeuplèrent le Comore, Mayatta, Mahilla et toutes les îles de leur voisinage, dont ils saisissaient les habitants pour les vendre comme esclaves aux marchands européens.
Avant leur expulsion de Nassi-Ibrahim, on ne pouvait leur persuader d'entrer dans le commerce des esclaves, car ils avaient pour ce commerce une si profonde horreur qu'ils massacraient invariablement l'équipage de chaque vaisseau qui tombait dans leurs mains, poursuivant comme une vengeance ce détestable trafic en comparaison duquel leur piraterie leur paraissait honorable. Cette conduite antérieure à leur première défaite avait servi à la combinaison de la compagnie pour arriver à les anéantir comme des barbares peu chrétiens et assez aveuglés pour ne pas comprendre leur propre intérêt. À Saint-Sébastien (qui, je le suppose, est le patron des esclaves), les Marratti prouvèrent qu'ils avaient non-seulement changé leur manière d'agir, mais encore qu'ils étaient moins portés vers le paganisme qu'on voulait bien le croire, car avec un vrai zèle chrétien, ils entrèrent dans toutes les ramifications du commerce des esclaves, ils accaparèrent ce trafic dans l'Est avec le système exclusif dont se servaient les méthodiques Hollandais pour vendre l'épice, et les Anglais pour exploiter les feuilles de thé.
Pour tout faire avec ordre, les Marratti comptèrent leur population, se divisèrent en districts, calculèrent leurs produits, et au commencement de chaque saison ils envoyèrent une flotte de proas pour visiter en rotation les différentes îles. Mais ils se gardaient bien de tomber sur la même île plus d'une fois dans l'espace de quatre années. Quand ils faisaient leur descente, ils choisissaient les habitants jeunes et robustes, depuis l'âge de dix ans jusqu'à celui de trente. Après avoir été marqués d'un fer chaud noirci de poudre, ces malheureux étaient transportés à Saint-Sébastien et vendus comme esclaves aux Français, aux Portugais, aux Hollandais et aux Anglais. Les Marratti s'instruisirent fort à l'école des Européens; ils apprirent encore à savoir tirer un grand parti de la discorde en semant le germe de ces disputes parmi les natifs de Madagascar, et cela en leur montrant l'avantage qu'ils auraient de se vendre les uns les autres. À ce trafic, les Marratti gagnèrent un très-joli intérêt, une sorte de dustovery. Alors les fils furent vendus par leurs pères, les frères et les sœurs par l'aîné de la famille, et tout fut accepté comme un commerce juste et honorable.
Sur ces entrefaites, un schooner français, ayant débarrassé un village de ses volailles et de ses moutons, fut poursuivi par les Marratti, abordé, pris, avant que les Français eussent eu le temps de couper la gorge aux moutons; ils furent eux-mêmes massacrés, et les innocents agneaux reprirent le chemin de leur pâturage. Les représentants de la grande nation, établis à l'île Maurice, furent frappés d'horreur, et on décida que si cette audacieuse atrocité n'était pas expiée par une destruction complète des pirates, l'honneur de la France se trouverait compromis. Le massacre des natifs de Madagascar fut d'abord prémédité, mais ce projet de rigueur échoua devant une malheureuse circonstance. Toutes les forces que les Français avaient à leur disposition se composaient de deux frégates, bloquées dans le Port-Louis par deux vaisseaux anglais. Enfin une corvette arriva et fut envoyée par des ordres très-amples; mais les moyens sont limités pour les exécuter. Cette corvette, mes amis, est celle que nous venons de rencontrer.
Quand de Ruyter nous eut quittés, je dis à Aston:—Bien certainement, nous allons attaquer les Marratti.
Le lendemain, le commandeur de la corvette vint à notre bord. Il employa tous les arguments possibles pour persuader à de Ruyter de se joindre à l'expédition.