Aucun événement particulier ne troubla notre course, et nous arrivâmes bientôt en vue des montagnes de Madagascar. Des pêcheurs de baleines nous donnèrent toutes les informations dont nous avions besoin pour diriger savamment notre attaque.
À la faveur du crépuscule, de Ruyter nous pilota au travers d'un étroit canal dans la retraite, et vers minuit nous nous trouvâmes à l'est, près des rochers cachés par le cap placé entre la ville et nous.
La nuit était profondément obscure. Nous fîmes sortir nos bateaux, et nous débarquâmes cent trente soldats et marins, tous résolus et bien armés. Pour rendre justice et pour faire apprécier le caractère du capitaine français, je dois dire ici qu'il n'était point jaloux de la supériorité de de Ruyter; que non-seulement il la reconnaissait, mais encore qu'il avait insisté pour que ce dernier prît le commandement. Il ordonna donc à ses officiers d'obéir implicitement aux ordres du commandeur du grab, car il restait lui-même sur la corvette.
En débarquant, de Ruyter divisa ses hommes en trois parties, se réservant pour lui une troupe composée de cinquante hommes armés de mousquets et de baïonnettes. Le lieutenant français eut trente-cinq marins sous ses ordres, moi j'en reçus trente, et parmi ces hommes j'avais plusieurs Arabes de la compagnie favorite de de Ruyter.
Nous marchâmes ensemble jusqu'à ce que nous fûmes passés de l'autre côté du cap. Là, de Ruyter me dit de grimper sur les rochers et de faire le tour de la colline au pied de laquelle était située la ville; je ne devais m'arrêter qu'en me trouvant placé au-dessus de Saint-Sébastien. Le lieutenant continua sa course le long du rivage et se mit en face de moi; de Ruyter dirigea ses hommes en avant. Nous devions marcher aussi près que possible les uns des autres et prendre les précautions les plus minutieuses pour éviter d'être découverts. Il avait encore été convenu que nous devions jusqu'au point du jour rester en silence dans nos positions respectives, que le signal annonçant l'heure de l'attaque serait une roquette faite par de Ruyter.
Protégés par la solitude de la nuit, nous pouvions faire toutes les observations possibles, afin d'entrer facilement dans la ville, qui n'était défendue que par des murs de boue, et qui avait trois portes d'entrée. En prenant possession de ces trois portes, nous devions y laisser une partie de nos hommes, afin de les garder. Il fut ordonné de tuer ou de faire prisonnière toute personne qui essayerait de fuir. Si nous étions découverts et attaqués avant le signal, il fallait se replier sur de Ruyter.
—Ne tuez que les gens armés, avait encore dit notre commandant, et surtout évitez de faire aucun mal aux femmes, aux enfants et aux prisonniers.
XL
Mes hommes m'avaient précédé de quelques pas, et nous suivions un sentier rude, étroit et irrégulier. Nous fûmes arrêtés tout à coup par un infranchissable obstacle; un profond ravin coupait la route, et nous entendions clapoter une eau que l'obscurité nous montra noire et boueuse. Franchir cet abîme était une chose à la fois impossible et dangereuse, car, ne pouvant agir librement, deux hommes se seraient facilement opposés à notre entrée dans la ville. Nous descendîmes plus bas, et cette descente ne put s'opérer sans de grandes fatigues et une perte de temps considérable; enfin nous réussîmes à passer de l'autre côté du ravin.