—Mais, chère, nous sommes obligés de quitter Saint-Sébastien, venez.
—Nous en aller, mon frère, nous en aller quand notre père dort; non... S'il le faut absolument, reprit-elle en m'enveloppant d'un regard de prière, eh bien, réveillez-le, nous lui donnerons à manger; j'ai des fruits, de beaux fruits; un Arabe libre me les a apportés. Regardez comme les lèvres de notre pauvre père sont sèches et froides. Vous dites qu'il faut partir; vous ne songez donc pas que pendant notre absence les cruels Marratti pourront revenir, et alors qui défendra mon père contre leurs coups meurtriers? Mon père, si épuisé par les privations, par le manque de sommeil, par sa longue captivité! Pitié pour ta fille, père, pitié pour ta pauvre Zéla! ouvre les yeux, tiens, essaye de boire le jus de cette grenade; parle-moi, lève-toi.
—On nous appelle, dit Aston, hâtons-nous. Si vous le voulez, je vais prendre cette enfant dans mes bras, et je la porterai jusqu'à un bateau.
—Je vous en prie, ma sœur, venez avec nous, dis-je en dégageant doucement les mains de Zéla des mains de son père, auxquelles la pauvre enfant s'était cramponnée.
La jeune fille voulut résister; mais je couvris vivement ses épaules avec mon abbah, et Aston la prit dans ses bras.
Les cris de la pauvre enfant étaient lamentables. Elle se débattait, appelait son père, et les tremblantes mains d'Aston pliaient, non sous le léger fardeau de ce corps d'enfant, mais sous l'émotion d'une profonde peine.
Quelques Arabes accompagnèrent Aston, et je me rendis auprès de de Ruyter, qui tâchait de réunir ses hommes.
Quand Aston passa auprès de Louis, celui-ci s'écria d'un ton de fureur comique:
—Qu'est-ce donc qu'il emporte, Seigneur Dieu? Comment! une jeune fille! elle ne sera pas utile, qu'il la laisse; il vaut mille fois mieux qu'il emporte cette grande tortue près de laquelle il passe sans seulement la regarder, et cependant elle est magnifique; il faut un homme fort pour la porter. Monsieur Aston, laissez aller la jeune fille, prenez la grosse tortue; votre compagne portera cette petite que je tiens, et j'en prendrai une autre; il y en a des masses de ces belles filles-là, et ces belles filles-là se mangent; celle que vous leur préférez ne sera bonne à rien, c'est un fardeau inutile; laissez-le, prenez cette bonne tortue, elle fera une excellente soupe; elle est très-jolie, beaucoup plus jolie que votre petite fille.
J'arrivai auprès de Louis au moment où il achevait cette lamentable prière.