Les bateaux s'approchèrent, et les soldats français furent rangés sur le rivage. Quoique n'osant pas tout à fait s'approcher de nous, les natifs continuèrent le feu; nous nous embarquâmes au milieu des cris farouches des sauvages, et dès que nous eûmes quitté la terre, ils vinrent comme une innombrable multitude de corneilles faire autour de nous un fracas et un tapage épouvantables. Quelques-uns même nous suivirent dans l'eau, et leurs flèches, leurs pierres, leurs balles tombèrent sur le grab comme une pluie d'orage.

Une joie universelle régna à bord dès que nous fûmes tous rentrés à peu près sains et saufs sur le vaisseau, et à la nuit tombante nous dirigeâmes notre course vers l'île Bourbon.

En calculant nos pertes personnelles ainsi que celles de la corvette, nous nous aperçûmes qu'il nous manquait quatorze hommes; mais nous en avions vingt-huit assez grièvement blessés. J'inscrivis ces particularités sur le journal de mer de de Ruyter, et je lui dis:

—Il me semble qu'en considérant et les dangers que nous avons eu à courir et le nombre de nos adversaires, nos pertes n'ont pas été grandes.

—Si, elles ont été très-grandes, dit Louis, qui venait de descendre l'escalier; vous n'en reverrez jamais une si belle. J'aurais voulu que tous les hommes, oui, tous, eussent été perdus plutôt qu'elle. Vous aussi, n'est-ce pas?

—Je ne vous comprends pas, Louis. Que voulez-vous dire?

—Ce que je veux dire? s'écria Louis; je veux dire que je déplore la perte, l'irréparable perte de la tortue. Vous l'avez vue, capitaine, et vous auriez pu la sauver! Ne le pouviez-vous pas? Mais M. Aston et vous, vous ne pensez à rien, car une petite fille, ce n'est rien, ma tortue valait toutes les filles du monde, n'est-ce pas vrai? ajouta Louis en tournant sur lui-même comme il le faisait à chaque interrogation, et en avançant ses narines dilatées jusque sur le visage de ses interlocuteurs.

—Cet homme, dit de Ruyter, est un Hindou; il croit que le monde est soutenu sur le dos d'une énorme tortue.

—Et je ne serais pas étonné, ajoutai-je, s'il faisait un voyage au pôle nord, non pas dans l'intérêt de la navigation, mais pour se livrer à la recherche des crustacés. Quel luxe et à la fois quel bonheur pour vous, Louis, si vous pouviez prendre un bain dans une mer de gras-vert! (graisse de tortue.) Ne serait-il pas? ajoutai-je en imitant sa forme de dialogue interrogative et incompréhensible.

—Oui, me répondit-il, mais dans le pôle nord, au lieu de tortues, il y a des wabrusses, des ours blancs et des baleines.