Et il accompagna ces paroles de soufflets et de coups de pied.
Je me tins ferme, aussi ferme que je m'étais tenu autrefois devant les fureurs de M. Sayers. J'avais tellement appris à souffrir, que les coups effleuraient à peine ma peau, épaissie et durcie par de nombreuses cicatrices.
Lorsque les pieds et les mains de mon père furent fatigués de cet exercice, il me dit furieusement:
—Hors d'ici, vagabond, hors d'ici!
Mais je ne bougeai pas, et je soutins d'un œil froid et intrépide le sanglant regard de ses yeux injectés de sang.
De peur qu'on ne s'imagine que j'étais réellement un mauvais sujet et que cet excès de sévérité était urgent pour corriger mes défauts, je dirai que mes frères et mes sœurs ont été gouvernés avec la même barre de fer. La seule différence qui existât entre nous était qu'ils se soumettaient avec patience à ces durs traitements, tandis que rien, ni coups ni sermons, n'avait d'influence sur moi, et que mon insubordination exaspérait mon père. Mais pour montrer entièrement la férocité de son cœur, un seul trait suffira.
Quelques années après l'histoire du pâté de pigeons, mon père résidait à Londres. Il avait toujours eu l'habitude d'accaparer pour lui seul une chambre de la maison dans laquelle il serrait soigneusement les choses qu'il aimait, comme les vins rares, les conserves étrangères, les cordiaux. Ce sanctum sanctorum était une chambre du rez-de-chaussée ayant un abat-jour au-dessus de la fenêtre. Une après-midi, les enfants de nos voisins s'amusaient à jouer, quand tout à coup ils eurent la maladresse d'envoyer leur balle sur le toit plombé de la maison mystérieuse. Deux de mes sœurs, âgées de quatorze à seize ans, mais en apparence déjà de grandes et belles jeunes filles, coururent à la fenêtre du salon pour essayer d'attraper la balle. La plus jeune glissa sur le toit et fut précipitée, au travers de l'abat-jour, sur les bouteilles et les pots qui étaient placés sur une table au-dessous. La pauvre enfant fut horriblement blessée: ses mains, ses jambes et sa figure étaient toutes meurtries, et elle a longtemps conservé les traces de cette effrayante chute.
Au cri d'alarme de ma sœur aînée, ma mère courut à la porte de la chambre, essayant de l'ouvrir avec toutes les clefs de la maison, mais n'osant en forcer la serrure. Pendant ces infructueux efforts, la pauvre enfant pleurait en demandant du secours. Si j'avais été là, j'aurais enfoncé la porte, malgré la défense expresse qu'avait faite mon père de ne jamais pénétrer dans la chambre bleue. Enfin, ma pauvre sœur attendit l'arrivée de mon père, qui était à la chambre des communes, dans laquelle il siégeait. Quel admirable législateur! À sa rentrée, ma mère l'informa de l'accident survenu, en mettant toute la faute sur la maladroite exigence des voisins; mais, sans écouter ses tremblantes explications, mon père se dirigea à grands pas vers sa chambre.
Au bruit sonore de cette rapide approche, l'innocente coupable réprima ses sanglots; et lorsqu'elle parut devant son juge, pâle, effrayée, la figure pleine de larmes rougies par le sang de ses blessures, elle reçut un soufflet et fut chassée de l'appartement.
Lorsque mon père se trouva seul, il transvasa en soupirant le vin qui restait encore dans les bouteilles cassées.