Le lendemain matin, nous rencontrâmes quelques vaisseaux de la flotte victorieuse; notre amiral communiqua avec eux, et reçut des dépêches du général Callingevood, qui mettait aux ordres du Superbe six vaisseaux de ligne, pour l'aider dans la poursuite des débris de la flotte vaincue. Au nombre de ces vaisseaux se trouvait celui sur lequel je devais prendre une place d'élève: j'y fus donc transbordé.
Il n'est pas nécessaire de dépeindre les misères de l'existence d'aspirant de marine, je les trouvai moindres que celles que j'avais supportées à la pension Sayers, et préférables aux bastonnades de mon père. Du reste, je dois dire en toute franchise que je fus traité par mes supérieurs et même par mes camarades avec une rare bonté, et que cet entourage d'extérieure affection me fit trouver heureux un temps de dure servitude.
—L'inutilité de nos poursuites contre les flottes alliées nous obligea à voguer vers Portsmouth, et la traversée fut très-orageuse; les vaisseaux étaient la plupart démâtés, et le nôtre avait subi des atteintes plus graves; car, fracassé par les boulets ennemis, le pont supérieur était presque incendié. Ce galant vaisseau, qui peu de jours auparavant faisait voltiger ses voiles jusque dans les nuages, tandis qu'il s'avançait fièrement sur les flottes réunies, que l'on nommait avec ostentation les invincibles, était maintenant—quoique son victorieux drapeau flottât encore dans les airs—entraîné çà et là à la miséricorde du vent et des flots. Enfin, après des travaux et des dangers inouïs, et au milieu des acclamations de triomphe de tous les navires auprès desquels nous passions, nous arrivâmes en sûreté à Spithead.
Quelle scène de joie, quel accueil enthousiaste, quel attendrissement universel célèbrent notre débarquement! Du vaisseau au rivage il y avait un pont de bateaux, et chacun s'efforçait d'arriver jusqu'à nous. Des personnes mourantes d'angoisse et d'inquiétude demandaient d'une voix tremblante et passionnée un père, un frère, un fils chéri, un mari adoré. Ces appels étaient suivis ou par un cri de joie délirante, ou par les sanglots déchirants d'un pauvre infortuné qui retournait seul au rivage.
Après les transports de félicitations qui réunirent les amis aux amis, les parents aux parents, vint se faire entendre la voix nasillarde des usuriers juifs, qui offraient aux matelots, d'une main crochue, des poignées d'or en échange de leur part de butin. Aux juifs succédèrent les enfants, les femmes et les parents des matelots; toute une population, tout un peuple qui ne poussait qu'un cri de bonheur; enfin, avec les provisions fraîches, une nuée de femmes de mauvaise vie envahit le vaisseau comme les sauterelles d'Égypte.
Ces femmes arrivèrent en une si prodigieuse quantité, que de huit mille qui demeuraient à cette époque à Portsmouth et à [Gaspart], il n'en resta pas plus d'une douzaine dans les deux villes. En peu de temps elles eurent achevé ce que les flottes ennemies avaient menacé de faire, c'est-à-dire de prendre possession de l'escadre de Trafalgar.
Je me rappelle que le lendemain, pendant qu'on déchargeait le vaisseau, ces effrontées pécheresses enlevèrent les trois canons de 32, et je pense qu'il y en avait bien trois ou quatre cents qui viraient le cabestan.
Aussitôt notre débarquement opéré, le capitaine Morris écrivit à mon père pour lui demander ce qu'il fallait faire de moi, puisque son vaisseau, hors de service, était obligé de rester en rade.
Mon père répondit que, bien déterminé à ne pas me recevoir dans sa maison, il priait le capitaine de m'envoyer de suite dans l'école de navigation du docteur Burney.
Je fus épouvanté à l'annonce de cette nouvelle; je pensais en avoir fini avec les pensions; car, pour moi, elles ressemblaient toutes à celles du collége Sayers. Je pressentis donc une vie de pénitences imméritées et d'impitoyables tortures.