Tout à vous.
A. Dumas.
20 août 1856.


UN
CADET DE FAMILLE


I

Ma naissance est mon premier malheur. Je suis venu au monde dénoncé comme un vagabond, quoique je fusse le cadet d'une famille fière de son antiquité. Dans une telle maison, mon inopportune arrivée fut à peu près accueillie comme celle des jeunes loups, sur la tête desquels le bon roi Edgard avait mis un prix, à l'époque de l'invasion de ces animaux, qui infestèrent de leur désolante présence les années de son règne.

Mon grand-père était général. À sa mort, il ne laissa à l'auteur de mes jours, son fils unique, qu'un nom sans tache et des protections dans la carrière qu'il avait parcourue. La nature avait été plus généreuse à l'égard de mon père, en lui prodiguant toutes les qualités extérieures qui mènent à la fortune plus promptement encore que le travail, le courage et la vertu. Il était jeune, beau, spirituel, et avait des manières gracieuses, simples et distinguées. La jeunesse de mon père ne se signala par aucun fait remarquable; il menait la vie aventureuse et galante des jeunes gens de l'époque. Le vin, les femmes, la cour et le camp formaient le théâtre de ses exploits, mais il jouait parfaitement son rôle.

À l'âge de vingt-quatre ans, il devint amoureux d'une douce et charmante jeune fille. Ses pensées prirent alors une nouvelle direction, et en apportant un peu de régularité dans le désordre de sa vie, elles calmèrent l'effervescence de son goût effréné pour les plaisirs.

Mon père découvrit bientôt que la jeune fille partageait son amour (car il était savant dans l'étude des sentiments du cœur), que le seul obstacle qui s'opposait à leur union était la fortune. Leurs familles, non leurs espérances d'avenir, se trouvaient égales: car la jeune fille était pauvre, et l'ambition de mon père aurait pu, en dirigeant sa conduite, le faire arriver à une brillante fortune. Mais la jeunesse et l'amour ne calculent pas, et l'argent, les contrats, les douaires, sont des mots dont ils n'apprécient nullement la valeur; puis, lorsque ce sentiment se révèle pour la première fois, il est trop sincère, trop vif, trop passionné pour être retenu par l'intérêt personnel. Intérêt sordide, qui, à une certaine époque de la vie, se trouve si bien mélangé à tous les sentiments, qui les fait naître et mourir à l'aide d'un chiffre. Des passions nobles et généreuses, animées par le premier amour, impriment souvent sur le caractère incertain et irrésolu de la jeunesse une stabilité que le temps ne peut pas tout à fait détruire. Plût au ciel que mon père eût uni sa destinée à celle de cette charmante femme, car son mérite et sa constance ont résisté aux épreuves du temps et de ses vicissitudes!

Pendant que mon père essayait de vaincre les difficultés matérielles qui s'opposaient à son mariage, il lui fut soudainement ordonné de partir pour l'Ouest avec son régiment.