À l'époque d'un âge plus sérieux, on emploie souvent des années entières pour former ces liens du sentiment qui confondent, par la pensée, deux individus l'un dans l'autre. Des officiers du bord, qui m'avaient pris en amitié, venaient souvent me voir à la taverne, et je les rendais, à leur rieuse satisfaction, les spectateurs de mille folies. Mon ami l'étranger (c'est ainsi qu'on le nommait) recherchait avec empressement la société des officiers, et il semblait prendre un vif plaisir à écouter les narrations de leurs voyages, l'histoire des différents vaisseaux auxquels ils avaient appartenu, leur manière de naviguer, et les particularités qui distinguaient leurs respectifs commandants. Sa conversation se bornait généralement à faire des demandes, et comme la plupart des marins préfèrent le plaisir d'être écoutés à celui d'écouter eux-mêmes, il en résultait qu'adoré et recherché pour son bienveillant et curieux silence, l'étranger était constamment entouré de narrateurs.
J'accompagnais souvent mon nouvel ami dans les visites inspectives qu'il faisait aux vaisseaux de guerre stationnés dans le port. Mais le seul dans lequel je ne voulus pas le suivre, et qu'il laissa de côté, fut notre frégate; cependant, pour le dédommager de l'inexplicable refus que je lui fis de lui servir de cicerone, je lui donnai avec soin et exactitude tous les renseignements qu'il voulait bien me demander.
Quoique mon ami se fît appeler de Witt, je parlerai de lui sous son véritable nom, qui est de Ruyter. Il me dit un jour qu'il attendait une occasion pour aller à Batavia, et il parlait de cette ville comme de toutes celles des Indes, qu'il paraissait parfaitement connaître. Entre les remarquables particularités qui distinguaient de Ruyter, il en était une qui, en piquant vivement ma curiosité, excitait au plus haut point mon admiration, et frappait mon esprit si avide de l'inconnu, si avide du savoir. Il parlait toutes les langues européennes et n'avait pas le moindre accent étranger en s'exprimant dans la langue anglaise.
De Ruyter connaissait tous les coins de Bombay, toutes ses rues; ni la plus petite allée, ni le plus obscur carrefour n'avait échappé à son investigation. Souvent, à ma vive surprise, nous passions la soirée à courir d'une maison à l'autre, et il apparaissait au milieu des propriétaires de ces habitations comme un commensal désiré et attendu. Il s'asseyait au centre de la famille, causant avec elle dans les différents dialectes du pays, et cela avec une incroyable facilité. Tantôt il parlait gravement le guttural et sauvage idiome des Malais, tantôt le langage plus civilisé des Hindous, tantôt encore la douce et harmonieuse langue persane.
La déférence que ces différents peuples témoignaient à de Ruyter allait jusqu'à la servilité chez les uns, jusqu'à la déférence craintive chez les autres. Quand il passait dans la rue, les gros, fiers et pompeux Arméniens faisaient arrêter leurs palanquins, descendaient, et couraient au-devant de lui en proclamant tout haut le bonheur de leur rencontre.
Cet excès d'empressement, si contraire aux habitudes de ces orgueilleux négociants, m'étonnait autant que la science et la familiarité de de Ruyter avec tous ceux dont il approchait; mais ma surprise était sans arrière-pensée, car à dix-sept ans on admire naïvement, et on ne prend pas tous les étrangers, comme à trente, pour des suppôts de police ou pour des fripons.
Dans toutes ses actions, et même dans l'accomplissement des plus insignifiantes, de Ruyter apportait une décision rapide et un imperturbable sang-froid; il était supérieur, physiquement et moralement, à tous les hommes qui l'entouraient. Peut-être n'eussé-je pas aussi bien senti cette supériorité si elle n'avait pas été évidente au point de frapper les plus indifférents ou les moins perspicaces à pouvoir le faire.
La stature de Ruyter était haute, majestueuse; ses membres avaient de magnifiques proportions; la rondeur de sa taille souple donnait à tout son corps un air d'élasticité et d'agilité extrêmement rare chez les habitants de l'Est. Ce n'était qu'après un sérieux examen qu'il était possible de découvrir que sous la mince et fragile écorce du dattier se cachait la force du chêne.
Pour plaire aux yeux d'un artiste, la figure de de Ruyter manquait de largeur, mais elle était dominée par un beau front, un front clair, intrépide, sans une ride, aussi poli, quoiqu'il ne fût pas aussi blanc, que du marbre de Paros sculpté. Ses cheveux étaient noirs et abondants, ses traits bien dessinés; mais la plus grande beauté de de Ruyter étaient ses yeux, à la couleur si variable qu'il était impossible d'en déterminer la nuance. Semblables au teint d'un caméléon, ils n'avaient pas de couleur fixe, mais, comme un miroir, ils réfléchissaient toutes les impressions de son esprit.
Au repos, les yeux de de Ruyter semblaient obscurcis par un nuage bleuâtre; mais quand ils étaient animés par l'entraînement de la conversation ou par la véhémence des sentiments, ce brouillard disparaissait, et ils devenaient vifs, brillants, lumineux comme un rayon de soleil. Cette lueur intense éblouissait tellement nos regards, qu'il nous était impossible d'en supporter le contact sans baisser nos yeux à la fois effrayés et fascinés. Les sourcils étaient épais, droits et saillants.