Près de moi se tenait immobile un Bheeshe, qui, avec ses grands yeux étonnés, me regardait silencieusement. Un bambou, placé en équilibre sur ses épaules, supportait deux seaux de feuilles de palmiste pleines d'eau. Je le suppliai par geste de m'en donner quelques-unes, mais il grimaça un refus. Le toddy m'avait donné quelques forces; je saisis donc le bord d'un des seaux, et je couvris ma tête de feuilles. L'eau fumait sur mes tempes brûlantes, et je sentis immédiatement un bien-être si vif, que j'eus la force de me lever.

Quelques questions me firent découvrir que j'étais dans un village qui borde la route de Callian; je restai longtemps dans une sorte d'abrutissement qui ne me permit pas de rappeler à mon esprit les événements de la veille. Mes os me semblaient brisés, mon visage et mes mains étaient couverts de blessures. J'entrai dans ma boutique, et, m'étendant de nouveau sur la terre, je m'endormis profondément.

Je ne m'éveillai que lorsque le soleil s'abaissa du côté de l'ouest. J'étais trempé de sueur; je pris quelques rafraîchissements, un bain, et je me sentis bientôt allègre, dispos et tout prêt à recommencer la série de mes fredaines. Après avoir réfléchi sur la situation que je m'étais faite, je m'informai de mon cheval; personne ne savait ce qu'il était devenu, car j'avais été apporté évanoui du chokey par quelques âmes charitables. En me souvenant de la rencontre que je devais avoir avec de Ruyter au bungalo, je demandai un moyen de transport.

D'après le conseil de mon hôte, je louai un attelage de buffles, et je me dirigeai en toute hâte vers le lieu du rendez-vous.


XXI

Un auteur, renommé avec justice pour sa grande connaissance de la nature humaine, a dit cette vérité: Malgré toute la droiture de son esprit, malgré toute la franchise de son caractère, l'homme qui fait le récit de sa vie jette sur ses défauts une voile dont le transparent tissu cache les plus visibles difformités; mais, en revanche, si l'ennemi de cet homme fait la narration de son existence, il accumule, en ne sortant pas de la vérité, les fautes sur les fautes, les erreurs sur les erreurs, si bien que ce même personnage se trouve différemment habillé, et qu'il n'y a plus la moindre ressemblance entre les deux peintures.

En commençant le récit de ma vie, je me suis engagé vis-à-vis de moi-même à être vrai toujours et à ne pallier, volontairement ou involontairement, ni mes défauts, ni même les actions mauvaises que j'ai commises, et cela librement, en pleine connaissance du mal que je faisais.

Vingt-quatre heures après mon départ de la maison du Burgan, j'arrivai à un petit village assis sur les frontières du Duncan; je fis choix d'un couple de cooleys qui me conduisirent, à travers des champs d'orge et de maïs, à la résidence de Ruyter. Cette demeure, située sur une petite élévation, dans un coin retiré de la montagne, était cachée par une avenue de cocotiers et par l'ombrage d'un grand bois. Un jardin sauvage, plein d'orangers et de grenadiers, protégé par une immense haie de poiriers épineux, gardait l'approche de la résidence et la rendait presque inaccessible.

À l'intérieur de la maison, les murailles étaient peintes et rayées de larges lignes alternativement bleues et blanches, afin de les faire ressembler au coutil d'une tente.