—Les disputes et les batailles! mais le monde m'offre un large espace pour satisfaire un penchant que vous croyez naturel.
—Il ne faut pas que notre adieu se termine par une dispute, dit Walter en voyant mon visage coloré par la haine qui bouillonnait au fond de mon cœur contre cette immense propagation de la tyrannie. Je pense peut-être comme vous, et mieux que moi vous savez, mon ami, que mes sentiments sont semblables aux vôtres. Mais je n'ai pas reçu de la nature ces grandes qualités qui font les hommes forts, énergiques et vigoureux.
Ma pauvre mère n'a connu que le chagrin et l'affliction; son existence a été triste, je me dois à elle. Dans mon enfance, Trelawnay, la main de ma mère était la seule qui me caressât, je ne connais pas d'autre lieu de repos que l'appui de son cœur, que l'asile de ses bras, et quand je commençai à comprendre les tendresses de son âme, je ne voulus plus quitter sa chère présence. Malade, c'était elle qui m'endormait, elle qui, par les mélodies de sa harpe, charmait mes oreilles, elle qui fermait mes yeux sous ses tendres baisers. Une fois, mon ami, je lui causai un chagrin; je m'en suis repenti longtemps! C'était le soir, auprès du feu, je lui demandai, avec cette cruelle étourderie de la jeunesse, où était mon père. Ma mère cacha sa belle tête dans ses mains, et de convulsifs sanglots soulevèrent sa poitrine. Sir Walter devint pâle, une larme mouilla sa paupière.
—Ne me croyez pas un enfant, Trelawnay, si je vous parle ainsi, c'est que j'ai le cœur plein d'affection pour ma mère. Ah! cher, vous ne connaissez pas l'amour pur et ardent qui unit deux cœurs indifférents à tous les autres, deux cœurs qui sont celui d'une mère abandonnée, déshonorée, et celui d'un pauvre enfant orphelin. Je sais que le cher ange s'est privé pour moi des choses les plus nécessaires de la vie, que, pour me retirer de la marine, dans laquelle elle sentait que je souffrais, quoique je ne le lui eusse pas dit, elle a fait les démarches les plus cruelles, les plus humiliantes peut-être! Eh bien! Trelawnay, puis-je maintenant détruire ses plus chères espérances? Ma condition est heureuse, et dans deux ans j'aurai un congé pour aller en Angleterre, et alors... Mais, dites-moi, puis-je? voudriez-vous que, déserteur, je tuasse une pareille mère?
Je pressai la main de Walter sans pouvoir lui répondre.
—Venez me voir, reprit Walter, nous parlerons de vos projets, et rappelez-vous bien que, quelle que soit la différente direction que nous donnerons à notre vie, nous serons toujours des frères. Prenez ce livre, ami, il m'a rendu presque incapable de remplir ma nouvelle profession; je vous le donne. Sa lecture convient aux hommes qui ont une âme comme la vôtre. Il faut que j'essaye de l'oublier; mais qui peut détourner son esprit des charmes de la vérité? Walter me pressa une dernière fois la main et partit sans tourner la tête. Quand mes yeux tombèrent sur de Ruyter, tranquillement assis sous un arbre, occupé de fumer son hooka, je m'aperçus qu'il frottait ses paupières avec sa large main.
—Ce Walter fera de nous des femmes, me dit-il; j'aimais bien ma mère aussi, mais je ne puis pas parler d'elle, et, comme ce pauvre Walter, je n'ai point connu mon père.
En achevant ces paroles, de Ruyter baissa la tête et fuma silencieusement.
—Ce garçon, reprit-il après un moment de silence ému, a un bon cœur, mais il a trop teté du lait de sa mère, et cet abus l'a métamorphosé en fille. Quel livre vous a-t-il donné, Trelawnay? la Bible de sa mère, un livre de Psaumes, un manuel de cuisine ou une liste de l'armée?
Je tendis le volume à de Ruyter.