—Se battre, se battre, il faut des armes pour se battre.

—Oh! il y a des canons sur le grab.

—Je déteste l'apparence des canons sur les plats-bords; quelques douze ou courts vingt-quatre ne seraient pas trop forts pour lui, car il a une magnifique ligne d'eau, et sa tournure à l'arrière est celle d'un schooner, sa proue est des plus minces; enfin, il a un air mauvais sujet et intelligent qui m'enchante.

—Eh bien! voulez-vous l'essayer, Trelawnay? voulez-vous le conduire le long de la côte jusqu'à Goa, je vous suivrai dans le vieux dow. Quand le soleil sera couché, allez à bord, et levez l'ancre sitôt que le vent de terre se fera sentir. Vous voyez que le grab est déjà transporté dans la rade, et qu'il est tout prêt pour se mettre en mer. Au point du jour, je lèverai l'ancre aussi. J'ai dit au rais que vous partiez dans le grab; il est prévenu également qu'il doit vous obéir. Je vais vous donner quelques notes dans la prévision de l'avenir. Un accident pourrait nous séparer; ce n'est guère probable, cependant il est plus sage que vous ayez, dans ce cas-là, un règlement de conduite à suivre. Ne considérez, mon ami, votre voyage jusqu'à Goa qu'en passager curieux d'en visiter les côtes, et ne parlez nullement de tout ceci à Walter. Quand nous serons sur l'eau bleue, je vous expliquerai bien des choses qui vous paraissent peut-être aussi étranges qu'incompréhensibles. Êtes-vous, malgré le mystère de ses allures, content de mon amitié?

—Très-content, mon cher de Ruyter, et je ne serais pas resté si longtemps sans vous questionner si je n'avais eu en vous une confiance absolue et entière. Partout où vous irez, je serai auprès de vous, et je n'ai ni l'esprit inconstant, ni l'estomac délicat.

—Fort bien, mon garçon; mais souvenez-vous toujours qu'avant que vous puissiez être en état de gouverner les autres, il faut que vous soyez tout à fait maître de vous-même; et afin de l'être, il ne faut pas, comme une fille, laisser vos paroles et vos gestes trahir les préoccupations de votre esprit ou les préparatifs de vos actions. Un seul mot dit dans un instant de colère, un seul regard embarrassé, peuvent gâter l'exécution des projets les plus admirablement conçus. Surtout, Trelawnay, gardez-vous de boire; car le vin ouvre le cœur, et, excepté un sot, quel est celui qui voudrait trahir des secrets devant des malveillants ou devant des espions? Ici nous sommes entourés de ce genre d'ennemis.

—Vous savez que je bois fort peu, dis-je en souriant à de Ruyter.

—Je le sais, répliqua mon ami avec un fin regard de moqueuse affirmation, mais je désire que vous ne buviez plus du tout.

Je regardai de Ruyter avec un air d'étonnement si stupéfait qu'il se mit à rire.

—Si quelquefois vous vous abandonnez à ce plaisir, reprit-il, faites-le avec de vrais amis; mais là, bien sérieusement, il vaut encore mieux ne pas boire, car je sais qu'il est plus facile de s'en priver tout à fait que de suivre un milieu. Mon observation n'est-elle pas juste?