Pendant que Zéla s'occupait à préparer du café, je fis ma sieste, étendu sur un fragment de rocher, et bientôt le bruit monotone des vagues, le chant du coq des jungles et la voix éloignée du faon, voix aiguë et plaintive, m'endormirent profondément. Tous ceux qui ont joué un rôle dans les actives scènes de la vie maritime ou militaire ont trouvé un bonheur exquis dans les douceurs du repos, soit qu'on le goûtât dans l'isolement, soit qu'il fût partagé avec une compagne jeune, belle et chérie. Dans cette solitude enchanteresse, on peut décharger les fardeaux qui pèsent sur le cœur, se confier mutuellement ses joies ou ses angoisses, être libre enfin, échapper à la dédaigneuse pitié des amis dont les paroles banales sont plutôt un ennui qu'une consolation. Les amis sont généralement des prophètes officieux qui prévoient les malheurs et qui avertissent d'éviter ce qui est inévitable; puis, quand le mal est sans remède, ils justifient leur conscience par ces mots:
—Il n'a pas voulu écouter mes conseils; c'est une faute dont il subit les conséquences!...
Quand le café fut prêt, Zéla mit sa tête sur mon épaule et me montra une tache blanche sur les eaux en me disant:
—C'est un canot du pays, très-cher; cachons-nous!
—C'est notre bateau, mon amour, il n'y a aucun danger à craindre.
—Parions, dit Zéla.
—Parions, répétai-je d'un ton joyeux.
Mais afin qu'on ne m'accuse pas d'avoir de si bonne heure le goût du jeu, il faut que je dise que le gain de nos paris n'était que des baisers. De sorte que, bateau ou canot, je gagnais toujours, car c'était donner au lieu de recevoir, ce qui est aussi agréable l'un que l'autre. Quand j'eus persuadé à Zéla que la tache blanche était notre bateau, je lui demandai un baiser. La chère enfant me le donna; mais je fus obligé de le lui rendre. Le sujet de notre joyeux pari était le canot du docteur. Tout à coup un petit bruit sourd se fit entendre dans les jungles. Cachés par une saillie du rocher, il nous fut facile de nous mettre sans être vus en état de défense; j'armai silencieusement ma carabine.
Un taoo parut au-dessus de nos têtes.
—Soyez prudent, mon ami, me dit Zéla: un tigre s'approche, car cet oiseau le précède toujours de quelques pas.