Les yeux noirs de Zéla se dilatèrent; et pendant une seconde elle me contempla avec un étonnement plein de tristesse, puis l'éclat de son regard se ternit, et ses longues paupières se couvrirent d'une rosée de perles; la branche aimée s'échappa des mains de la jeune fille, sa figure pâlit, et le son de sa voix eut la navrante tristesse du dernier adieu qu'elle fit à son père, lorsqu'elle murmura faiblement:
—Pardonnez-moi, étranger, je ne me souvenais plus que vous n'étiez pas né dans la tribu de mes pères. Cet arbre, que j'aime, ressemble à celui qui abritait la tente de ma famille; il nous protégeait contre l'ardeur du soleil, quand nous dormions sous son ombre. Nos vierges entrelacent ses fleurs en couronne pour parer leurs fronts, et si elles meurent, on en couvre la pierre de leurs tombeaux. Pardonnez-moi d'avoir cueilli ce souvenir du passé, je ne puis empêcher mon cœur de préférer cette fleur à toutes les fleurs; mais puisque vous dites qu'elle vous rend malade, eh bien!... je ne l'aimerai plus, je ne la cueillerai plus!... Puis, ajouta la jeune fille d'une voix entrecoupée par les sanglots, pourquoi parerais-je mes cheveux d'une couronne de cette fleur, puisque j'appartiens à un étranger et que mon père est mort?
Je n'ai pas besoin de dire que non-seulement je ramassai la fleur pour la remettre entre les mains de Zéla, mais encore je lui fis comprendre que mon ignorance était l'excuse de ma conduite. Après avoir calmé le chagrin de la douce et sensible enfant, je courus sur la colline, j'arrachai l'arbre garni de ses racines, et je dis à Zéla:
—Chère sœur, j'ai dédaigné cette fleur uniquement parce que vous avez dit du mal de la rose, la plus belle parure de nos parterres, mais en examinant de près cet arbuste chéri (et je regardai Zéla), je me suis assuré que la rose peut en être jalouse aussi bien que mes compatriotes pourraient l'être de vous. Je planterai cet arbre dans le jardin de notre habitation.
—Vous êtes bon, mon frère, me dit Zéla. Eh bien, moi, je planterai un rosier auprès de lui, et ces deux charmantes fleurs uniront leurs parfums. Notre affection et nos soins pour ces chers arbustes les feront grandir, prospérer et vivre ensemble, sans rivalité jalouse. On doit aimer sans préférence exclusive tout ce qui est beau; moi, j'aime tous les arbres, tous les fruits et toutes les fleurs.
Malgré ces paroles joyeuses et calmes, je voyais à travers les plis vaporeux de la légère robe de Zéla son pauvre petit cœur aussi agité qu'un oiseau mis en cage. Pour arracher ses pensées au sujet qui l'avait attristée, je dis en lui serrant la main:
—Vous devez être fatiguée, chère Zéla; mais ne craignez rien, voici le dernier ruisseau que nous avons à traverser, et nous serons bientôt dans cette magnifique plaine.
—Oh! me répondit la jeune fille, Zéla n'a jamais craint que son père quand il était en colère, car alors ceux qui osaient regarder les éclairs qui déchirent la nue en feu ne pouvaient soutenir le regard de leur chef. La voix de mon père était plus forte que le bruit du tonnerre, et sa lance plus fatale que l'éclat de la foudre. Hier au soir, en parlant à cet homme grand qui est si doux, je croyais que vous alliez le tuer, et je voulais vous dire de ne pas le faire, parce que j'avais lu dans ses yeux qu'il vous aime de tout son cœur; c'est très-mal, mon frère, de se fâcher contre ceux qui nous aiment.
—Vous voulez parler d'Aston, ma chère Zéla, mais je n'étais nullement en colère contre lui: je l'aime beaucoup, et nous sommes les meilleurs amis du monde; la vivacité de mes paroles était puisée dans le sujet de notre conversation, car nous parlions des horribles cruautés qui sont exercées dans l'île Maurice sur les pauvres esclaves.
—Je voudrais bien connaître votre langue, mon frère, j'aimerais tant à vous écouter! Si j'avais compris vos paroles, j'aurais passé une nuit calme; car, ignorant le sujet de votre conversation, j'ai beaucoup pleuré, j'avais tant de chagrin de vous croire fâché contre une personne qui vous aime!