L'arrivée de de Ruyter suspendit pendant quelques minutes le bavardage de l'éloquente dame, et elle accueillit mon ami avec un empressement qui prouvait la haute considération qu'elle avait pour son hôte. Pour elle, de Ruyter était le seul gentleman de l'île; il avait passé plusieurs années à Paris, et elle lui parlait sans cesse de cette chère ville.

—Cher de Ruyter, ce garçon vous appartient-il? Où l'avez-vous trouvé? Il me plaît beaucoup, et je suis positivement déterminée à l'emmener avec moi à Paris. Pensez donc à la magique sensation qu'il y fera! N'est-il pas surprenant que ces peuples, qui vivent dans les déserts avec des lions et des tigres, aient un air si distingué et se comportent d'une manière si convenable? Mon cher de Ruyter, vous faites-vous une idée de ce que sera ce garçon quand il aura passé un hiver à Paris, et appris à valser? La belle et chère créature! Souvenez-vous bien que vous m'avez donné ce garçon, de Ruyter. Qu'il met donc bien son turban! Quel est votre nom? Allons, montrez-moi comment vous pliez vos châles; tout Paris raffolera de vous.

Madame *** bavarda ainsi jusqu'à ce que l'accès de fatigue la contraignît à se taire, puis elle protesta qu'il lui serait impossible de supporter que je la quittasse un instant. Elle se coucha sur le canapé et me dit de lui donner un punka et un éventail.

—Ah! s'écria-t-elle, qui voudrait vivre dans un pays où la chaleur est si insupportable; on ne peut dire un seul mot de bienvenue à un ami sans être près de mourir de fatigue. Je vous assure que ce mois-ci je n'ai pas prononcé vingt paroles. Ce garçon doit être bien las aussi. Vous connaissez notre maison, de Ruyter, et je vous prie—voilà une chère créature!—de m'envoyer quelques-unes de mes femmes et de me passer cette eau de Cologne.

Après un magnifique déjeuner, le commandant nous conduisit, avec le capitaine et quelques officiers de la corvette, qui était alors à Port-Louis, dans un cabinet de lecture que les marchands avaient établi là; nous trouvâmes rassemblées les principales personnes militaires, civiles et mercantiles du pays. Le commandant fut prié de lire une lettre de remercîments, adressée par tous les habitants de l'île au capitaine de la corvette, aux officiers, à de Ruyter, en un mot à tout l'équipage du grab et de la corvette, pour le grand service qu'ils avaient rendu en exterminant les pirates de Saint-Sébastien.

Le capitaine français dit que le succès de l'entreprise devait être attribué à l'adresse et à l'intrépidité de de Ruyter.

Après cet éloge, auquel répondirent des félicitations chaleureuses, le commandant offrit aux capitaines des vaisseaux deux belles épées, et au premier lieutenant et à moi deux coupes d'argent avec des inscriptions dessus.

Pour se conformer à un désir exprimé par de Ruyter, le commandant de l'île ne fit aucune mention de la frégate anglaise.

Après avoir pris quelques rafraîchissements, feuilleté des livres et parcouru des journaux, nous nous séparâmes.

À notre rentrée dans la maison du commandant, où un dîner public devait se donner le soir, nous trouvâmes sa femme, qui voulait absolument nous contraindre à dormir pendant la chaleur de la journée, mais je pris la fuite et je me rendis sur le port.