—Il faut, me dit-il, que je traite cette jeune fille comme je traiterais ma propre enfant, car nous sommes tous des frères.
De Ruyter, qui se trouvait auprès de moi et qui entendait notre conversation, se tourna vers le rais.
Lorsque de Ruyter parlait au vieillard, il lui donnait le nom de père, car c'était ainsi que tous les marins nommaient le commandeur des Arabes. De Ruyter consultait toujours le rais dans les décisions qu'il devait prendre lorsqu'elles étaient relatives à ses hommes; de plus, il ne s'opposait jamais à l'accomplissement des cérémonies des sectateurs de Mahomet. Pendant ses voyages secrets aux ports anglais, le commandement du vaisseau était confié au vieil Arabe, et de Ruyter prenait alors le caractère d'un marchand arménien, persan ou américain.
—Mon père, dit de Ruyter, j'ai dit à ce garçon que la jeune fille arabe était légitimement sa femme, et cela de la manière la plus sacrée selon les coutumes de votre pays. N'ai-je pas dit la vérité?
Les hommes qui avaient été témoins de la mort du père de Zéla en avaient raconté tous les détails.
—Certainement, malek, où est la personne qui pourrait en douter? La chose cependant me paraît étrange; car, tout vieux que je suis, c'est la première fois que j'entends dire qu'un scheik arabe, dont les générations sont innombrables comme les grains de sable dans le grand désert, donne sa fille et mêle le sang des ancêtres de sa race à celui d'un infidèle d'un pays si nouvellement découvert, d'un pays que nos pères ne connaissaient pas; le père même qui a donné sa fille ne pouvait admettre l'existence d'un giaour (chien).
—Bah! répondit de Ruyter, le père savait que Trelawnay était un Arabe; il est certain qu'il le savait et qu'il lui était impossible de craindre une erreur. Ce garçon a-t-il l'air d'un chrétien? n'a-t-il pas le Coran dans sa cabine? Allons, mon fils, récitez votre namaz.
—Vous êtes savant, malek, dit le rais, cela est bien vrai, il n'est donc point extraordinaire alors que le père ait pris Trelawnay pour un Arabe. Je suis un homme ignorant, mais si son père n'est pas Arabe ou descendant d'un Arabe, je serai surpris, car je n'ai jamais vu aucun homme de l'Ouest avoir le teint basané et les traits du visage caractérisés comme ceux de ce garçon. Il est honnête et brave, il aime notre peuple, il se bat avec nos armes, il a les mêmes habitudes que nous, il est donc Arabe. Sa véritable nature se révélera maintenant que, par la grâce divine de Mahomet, notre saint prophète, il possède une femme arabe. J'espère qu'il cherchera la tribu de ses ancêtres, qu'il s'établira au milieu d'elle en déplorant que l'auteur de ses jours ait fait la folie d'aller loin de son pays natal habiter les rochers blancs de la mer.
Le rais dit tout cela si sérieusement, que de Ruyter ne parvint qu'avec peine à réprimer une violente envie de rire. Pour compléter la comédie, il conversa si savamment sur le sujet, que je finis par avoir des doutes sur ma propre identité.
Avec la conviction que j'étais Arabe, le rais s'appuya encore, pour consolider mon mariage, sur les ordres donnés par le père de Zéla, qui avait joint nos mains avant de mourir.