Le vieux Louis vint me saluer, et il me demanda avec empressement des nouvelles d'une tortue qu'il avait donnée à Zéla.
Pendant qu'on préparait le déjeuner, je montai sur le pont afin de serrer les mains du rais et celles de mes anciens camarades.
À la fin du déjeuner, de Ruyter continua la narration de son voyage.
—J'appris, dit-il, que les Américains appartenant au schooner, à l'exception de cinq qui avaient la fièvre, avaient été transportés à bord de la frégate, et que dix-sept matelots et deux jeunes officiers anglais étaient placés sur le schooner avec l'ordre d'accompagner la frégate; mais, comme je vous l'ai déjà dit, ils avaient été séparés pendant la nuit par une rafale. J'envoyai ces hommes sur le grab, et je les remplaçai par une forte partie de mes meilleurs marins. Je pris le schooner en touage, et je commençai à le radouber avec les matériaux que nous avions sur le grab. La frégate nous chassa et nous garda à vue pendant deux jours; enfin je parvins à gagner un groupe d'îles que les Anglais ne connaissent pas. Je les frustrai de leur prétention de conquête en jetant l'ancre, pendant la nuit, près d'une des îles opposées au vent. Je perdis bientôt la frégate de vue; alors je plantai un mât de ressource sur le schooner, et me voici.
Maintenant, mon garçon, prenez un bateau, et allez à bord du schooner. Tâchons d'entrer dans le port, ou... arrêtez, il vaut mieux que vous restiez sur le grab; le vent s'abaisse, il faut que je débarque. Vous allez amarrer les deux vaisseaux ensemble dans notre ancienne place. Il est nécessaire que j'aille causer avec le commandant, faire des arrangements pour débarquer nos prisonniers, et voir les marchands auxquels le schooner était consigné.
LXVI
Quoique le schooner eût été arrêté par les Anglais, ils ne se l'étaient pas encore tout à fait approprié quand je l'ai pris, de sorte que je n'ai droit qu'au salvage du vaisseau et de sa cargaison; mais le salvage sera assez lourd.
Cette formalité diminuait un peu mon plaisir; car j'avais regardé le schooner d'un œil de propriétaire; j'espérais en avoir le commandement, et ce commandement était la chose que je désirais le plus au monde; je l'aurais préféré à un duché.
Depuis notre première rencontre avec le schooner, et surtout après l'avoir examiné pendant son amarrage au Port-Louis, je l'avais regardé avec un œil plein de jalousie et de convoitise. L'apparente impossibilité de posséder ce vaisseau ne fit qu'augmenter mon désir de l'avoir. Je n'aurais pas seulement sacrifié mon droit d'aînesse, si je l'avais eu, mais une articulation de mes membres et tout ce que je possédais au monde, à l'exception toutefois de ma bien-aimée Zéla.