Quand de Ruyter eut entendu cela, il me dit:

—Croyez-vous que nous ayons la possibilité de reprendre les esclaves et la cargaison?

—Je le crois.

Aussi riche en projets qu'il était intrépide dans leur exécution, de Ruyter trouva bientôt un stratagème que nous devions, de concert, rendre efficace à la réalisation de nos désirs.

Après avoir conseillé au capitaine du brigantin, qui ne naviguait pas très-vite, de se rendre au port de l'île des Six, de Ruyter et moi nous arrangeâmes que, si par hasard le grab et le schooner étaient séparés, ce port serait notre lieu de rendez-vous. Ceci arrêté, nous dirigeâmes notre course, avec le vent en notre faveur, vers Diego-Garcia. La forme de cette île est celle d'un croissant, et elle contient dans son enceinte une toute petite île, derrière laquelle il y a un port vaste et en dehors de tout danger.

En approchant de l'île et apercevant la frégate anglaise qui y était amarrée, nous nous dirigeâmes vers la terre. Nous eûmes soin de naviguer de manière à laisser la petite île entre nous et la frégate. Cette dernière ne nous aperçut pas, et nous jetâmes l'ancre. Le lendemain nous la levâmes ensemble, et le grab, déguisé en vaisseau qui fait le trafic des esclaves, apparut à l'entrée du havre comme s'il était dans l'ignorance qu'il y eût là un vaisseau.

La frégate l'aperçut, et, en virant de bord, le grab mit à la voile comme pour fuir. Sous les mains promptes et alertes des marins anglais, la frégate eut bientôt levé l'ancre pour se mettre à la poursuite du grab.

Mais cette manœuvre occupa assez de temps pour permettre à de Ruyter de prendre largue, et à moi de me tenir caché en gagnant la partie de l'île contre le vent.

J'avais envoyé un homme sur la petite île, et, de son poste, il m'instruisait de tous les mouvements de la frégate. Je pris si bien mes mesures, qu'au moment où elle barrait le port, en tournant l'angle saillant de l'île, moi je doublais l'extrême pointe de la petite île, j'entrais dans la baie et je débarquais sur le rivage, accompagné d'une forte partie d'hommes. Le plan était si bien arrangé, il avait été si lestement exécuté, que je pris à l'improviste une partie des marins appartenant à la frégate; quelques-uns étaient occupés à garder les esclaves pris au brigantin, d'autres à couper du bois, d'autres à ne rien faire.

Nous transportâmes les esclaves sur le schooner, ainsi que du poisson salé et des tortues; cette occupation prit quatre heures.