Au même moment une vague nous éleva en l'air, et l'étranger nous frappa. Ce choc fut suivi d'un craquement horrible: nos hommes répondirent à ce fracas par de désolantes clameurs; je crus tout perdu, et, les mains convulsivement pressées contre les haubans, j'attendis la mort.
Mes yeux étaient fixés sur le vaisseau étranger: je crus le voir passer au-dessus de nous et rester dans l'air comme un rocher gigantesque. Le vent mugissait avec furie dans nos haubans, et la mer inondait de ses lames froides le pont de notre vaisseau.
Après cette pause terrifiante, la confusion, le bruit du vent et des vagues, le murmure des voix me rendirent la raison. L'étranger avait atteint notre quartier, enlevé le bateau de la poupe, ainsi que notre grand mât, mais rien de plus, et nous étions hors de danger. Après avoir hélé une troisième fois, le vaisseau nous demanda notre nom, et nous ordonna de rester auprès de lui toute la nuit, ajoutant à cette demande qu'il appartenait à Sa Majesté Britannique et qu'il s'appelait la Victoire.
Le capitaine n'adressa aucun reproche au premier officier, mais il fut provisoirement mis en prison.
La frayeur causée par la fatale rencontre de ce vaisseau avait été si grande que chacun semblait avoir l'esprit sous la domination d'un mauvais enchantement, et notre capitaine, ainsi que les officiers, n'accomplissaient leur devoir qu'à l'aide des fréquents signaux de la Victoire, qui veillait sur elle et sur nous, tant elle avait peur de nous voir fuir.
Le lendemain je me rendis sur le pont, et je m'aperçus que nous avions perdu notre convoi, et que la Victoire nous faisait signe qu'il fallait la prendre en touage. Pour effectuer ce difficile travail sans mettre un bateau à la mer, qui était très-agitée, nous jetâmes dans l'eau un tonneau vide, ayant une corde que le vaisseau devait prendre à son bord. Ils l'attrapèrent et attachèrent des aussières aussi grandes que nos câbles à la corde; nous les tirâmes à bord et elles furent attachées à un mât; puis, chargés de toutes nos voiles, nous nous dirigeâmes vers l'île de Madère.
Cette entreprise de sauvetage rendait notre situation très-périlleuse; car, malgré l'immense longueur des aussières avec lesquelles nous touâmes, le poids et la grandeur de la Victoire, qui était à cette époque le plus grand vaisseau du monde, nous donnaient des secousses terribles, surtout quand nous étions élevés sur la crête des vagues et qu'elle s'enfonçait auprès de nous dans l'abîme de la mer. Quelquefois les cordes de touage, en dépit de leur grosseur, qui était celle d'un corps humain, cassaient en deux comme un fil d'Écosse, et nous étions obligés de recommencer la tâche dangereuse et difficile de l'attacher à notre bord. Heureusement le vent diminua de violence; car s'il avait gardé sa force première, nous eussions infailliblement échoué.
Le poids de la Victoire était si lourd, qu'outre le danger d'emporter notre mât, il avait fait entr'ouvrir les joints du vaisseau, et la mer débordait sur nous en emportant tout ce qu'elle rencontrait.
Notre capitaine héla la Victoire et lui montra les difficultés insurmontables de notre situation.
—Si vous coupez les cordes de touage, répondit le capitaine du vaisseau royal, nous vous ferons couler à fond.