Les hommes jeunes et forts étaient toujours les premiers atteints par le terrible fléau. Quant aux grands mangeurs, ils n'échappaient jamais à ses coups. Je déteste les gourmands autant que Moïse et Mahomet détestaient les pourceaux, et je me réjouis de leur mort. Cependant je fais une exception en faveur du bon, du brave, de l'honnête Louis, dont toute la gourmandise ne pouvait étouffer ni même amoindrir les impulsions généreuses. Ceux qui parmi nous étaient de la race des lévriers, ceux qui avaient la poitrine large, les membres longs, étaient rarement saisis par la fièvre, en dépit même de leurs excès. Notre charpentier, véritable chien de mer, buvait journellement un demi-gallon d'arack et il travaillait comme une machine à vapeur.
J'avais une peine infinie à maintenir l'ordre et la discipline sur le schooner; mon équipage était composé en grande partie d'hommes bannis de l'Ouest ou de ceux qui avaient perdu leur casque dans l'Est. Ces hommes rebelles aux lois, au caractère indomptable, ne connaissaient ni les liens de parenté ni les liens d'affection, et plus d'une fois mon pouvoir sur eux s'est trouvé dans un danger imminent. Cependant j'avais pour réels protecteurs de vieux marins attachés à de Ruyter, quelques braves Européens et les fidèles Arabes de Zéla. La petite fille malaise que j'avais achetée à sa tendre mère me servait de sauvegarde, en m'avertissant journellement de ce qui se passait sur le pont. Outre cela, j'avais encore le bras du premier contre-maître, qui était lié à de Ruyter par l'intérêt, la seule certitude de fidélité que puisse avoir un homme sur un autre.—Mais la partie la plus difficile à gouverner était une bande de Français, dont le caractère était si violent et si irascible, que, pour la moindre parole, ils s'armaient de longs couteaux en menaçant de tout tuer. Le chef de cette bande eut un jour une discussion avec le contre-maître américain, qui était un homme paisible et fort timide. Je me trouvais sur le pont et j'entendis la dispute. Irrité depuis longtemps de la conduite de cet homme, je bondis vers lui; mon approche ne l'émut même pas, car ses yeux hautains supportèrent effrontément mon regard, et il ne baissa pas l'arme qu'il tenait dans ses mains.
—Saisissez le scélérat! m'écriai-je d'un ton furieux.
À cet ordre, le Français rougit de colère et appela ses compatriotes.
Je n'attendis pas l'arrivée des mutins; je saisis d'une main ferme le rebelle, et j'enfonçai dans son cœur mon poignard malais.
—Allez à vos devoirs, dis-je d'une voix calme et froide aux Français accourus sur le pont, allez, et sans mot dire. Votre chef est mort, et je punirai ainsi tous ceux qui auront l'audace de me désobéir.
Les Français obéirent en grondant; mais, depuis ce coup de maître, ma domination fut entière, absolue, et je n'eus qu'à me féliciter de mon énergique détermination; car, malgré ma colère, je n'avais point été poussé au meurtre par la violence, je n'avais que saisi un instant propice à l'exécution d'un projet depuis longtemps médité.
XCVIII
Nous parcourûmes le long de la côte de l'est afin de découvrir une baie où, d'après ma carte maritime, se trouvait un ancrage; là, je devais prendre de nouvelles provisions et de l'eau, et continuer tranquillement ma course. Nous marchions aussi près que possible du rivage, afin de profiter des vents de la terre; mais ils étaient si faibles, que pendant plusieurs jours nous fûmes forcés de rester stationnaires. Les eaux de la mer semblaient pétrifiées, tant elles étaient unies et calmes; de plus, la chaleur était si étouffante, que les Raipoots, qui adorent le soleil, se débattaient sur le pont pour conquérir un pied carré de l'ombre de la banne. Le seul rafraîchissement qui eût la puissance de calmer un peu mes douleurs de corps et de tête était un bain pris d'heure en heure; malgré ce soin, mes lèvres et ma peau étaient aussi gercées que l'écorce d'un prunier. Il n'y a point de vaisseau qui soit si mal adapté pour un climat chaud qu'un schooner; il lui faut beaucoup d'hommes pour la manœuvre, et, pour le contenir, il a beaucoup moins de place que tout autre bâtiment.