Et ces questions étaient suivies de menaces de mort, de cris de vengeance contre les Javanais.
En aidant nos blessés à marcher, nous regagnâmes le bord de la rivière, et, toujours en bon ordre, ma petite troupe se dirigea vers le rivage. Des bandes de natifs rôdaient autour de nous, mais elles étaient impuissantes à nous barrer le chemin. Le prince avait pris les devants dans l'intention évidente d'attaquer nos bateaux avant notre arrivée ou de s'opposer à notre embarquement. Cette double crainte nous fit hâter le pas, car je savais que le schooner était trop éloigné pour qu'il lui fût possible de protéger les bateaux.
—N'ayez aucune crainte, capitaine, me dit mon second contre-maître, j'ai ordonné aux bateaux de s'éloigner du rivage et de laisser tomber leurs grappins; de plus, la chaloupe qui nous attend a une caronade.
Nous étions épuisés de fatigue, affamés, mourants de soif; Zéla seule, en véritable enfant du désert, avait songé à apporter de l'eau, et cette eau fut un grand soulagement pour les blessés. Il était évident que les natifs ne voulaient pas permettre aux bateaux d'approcher du rivage; le schooner était visible et il levait l'ancre afin de se rapprocher de nous. En arrivant sur le bord de la mer, je réunis mes hommes, et après avoir dispersé avec une volée de mousquets la foule qui était devant nous, je réussis à faire embarquer les blessés; mais, au moment où mes hommes allaient les suivre, les Javanais renouvelèrent l'attaque: la confusion fut si grande qu'il me devint impossible de diriger sûrement nos coups de mousquet. Avec l'aide de quatre hommes sûrs, je plaçai Zéla dans la chaloupe, et quand les natifs s'y précipitèrent pour saisir le plat-bord, nous déchargeâmes la caronade, qui était bourrée de balles de plomb.
J'étais debout sur la poupe du bateau, ayant une mèche à la main; les natifs dispersés fuyaient avec épouvante le bruit du canon, et le rivage était couvert de morts et de mourants. La bataille touchait à son terme, quand l'invulnérable prince, dont la fureur n'était point diminuée, reparut à la tête d'une demi-douzaine de cavaliers; mais la vue du canon, dont la bouche était tournée vers eux, les fit reculer. Indigné du mouvement, le prince leur adressa un violent reproche, jeta un cri terrible et lança son cheval vers la poupe du bateau, en face du canon. Je soufflai la mèche et je touchai l'amorce, elle ne prit point feu. Le prince me jeta son turban à la figure et déchargea un pistolet sur moi. La secousse me fit chanceler, un éblouissement aveugla mon regard et tout disparut à mes yeux. L'intrépide Zéla prit la mèche tombée de mes mains et déchargea le canon.
Un cri perçant courut le long du rivage, et un cheval blessé plongea dans l'eau en foulant aux pieds son cavalier désarçonné.
Mais le cavalier n'était point le prince.
À quelques pas plus loin, dans des flots rougis de son sang, se trouvait une masse de restes mutilés; mais ces restes informes étaient cependant assez distincts pour qu'il fût possible de reconnaître le meilleur cheval que guerrier ait jamais monté et le plus héroïque chef qui ait conduit ses hommes au combat.