«La vengeance est le courage de rappeler les dettes de notre honneur.»
Et vous savez, mon garçon, qu'il faut que mes dettes d'honneur soient scrupuleusement payées. Je crois, en vérité, que pour chaque dollar qu'ils m'ont enlevé autrefois, les Anglais ont perdu des milliers de dollars.
Depuis longtemps la Compagnie essaye de s'établir sur ce côté de Bornéo, mais le manque de port et les obstacles opposés par les braves Malais continuent à frustrer toutes leurs espérances. Enfin la Compagnie fixa ses yeux avides sur la ville de Sambas, qui a une rivière, un bon ancrage assez rapproché et défendu par un fort; en outre, sa situation est des plus favorables au commerce et à l'agriculture. Aussi perfides dans leurs desseins qu'atroces dans leurs actions, ils dirent que le but de l'entreprise était celui de détruire cette colonie de pirates, et la cause réelle qui guidait leur attaque était la conquête de l'île. Le grab avait pris une position excellente et le Malais s'était engagé pour son peuple à me donner la direction de toutes les tribus. En conséquence, j'ordonnai au chef de faire embarquer ses gens dans leurs proas de guerre, et accompagnés par une forte partie d'hommes dans mes bateaux, nous avançâmes le long de la côte jusqu'à notre arrivée au cap Tangang. Je débarquai là et j'y laissai les bateaux.
Nous traversâmes la contrée à pied; les grands canons et d'autres articles lourds avaient été envoyés à la ville dans les proas. Après avoir passé une longue et triste journée à traverser des forêts, des montagnes gigantesques et escarpées, des plaines sans chemin, des rivières, des torrents et des marais, nous arrivâmes aux bords de la rivière de Sambas. D'un côté s'étendait un marais immense, de l'autre un jungle inextricable. Mais, guidé par les natifs, je vis bientôt devant moi la ville de Sambas, la ville dont la possession était ambitionnée par les Anglais. Les habitants étaient pêle-mêle dans de misérables huttes bâties en cannes et protégées par une masse informe de boue et de bois, à laquelle on donnait le nom de fort. Çà et là se trouvaient des habitations qui ressemblaient à des corbeilles soutenues par des béquilles, et, selon toute apparence, les propriétaires de ces masures étaient prêts à fuir vers la ville quand leurs affaires ou la nécessité les y obligeraient. J'avais remarqué, chemin faisant, une grande et magnifique baie entourée d'îles à l'est de la ville malaise, et je compris de suite que les assaillants mettraient là leurs vaisseaux en ancrage pour faire débarquer leurs troupes. Je trouvai les natifs occupés à déménager leurs meubles et leurs bateaux de guerre pour les conduire dans les places fortes, plus disposés à éviter l'invasion qu'à la soutenir. À ma prière, le chef malais se rendit dans les jungles, dans les marais, monta aux cavernes des montagnes pour haranguer les chefs aux barbes grises de case retirée, et pour les rallier à nous.
Aux noms de bataille et de butin, les guerriers qui s'étaient cachés sortaient de leurs retraites comme des troupes de chacals. L'âme entreprenante du chef enthousiasma tous les cœurs et se répandit comme un feu incendiaire des jungles à la plaine, de la plaine aux montagnes.
La haine des Malais pour les Européens et le désir de s'égaler mutuellement en force et en courage, multiplièrent le nombre des natifs et les réunirent dans un seul corps. Le second jour de mon arrivée, je mis la forteresse en état de défense, et je donnai l'ordre d'enfoncer des arbres dans le lit de la rivière afin d'en fermer le passage. Vers le milieu de cette même journée, j'entendis le sauvage cri de guerre des nobles barbares. Ils se précipitaient au bas de la montagne comme un déluge, et je fus bien heureux d'avoir pris possession de la forteresse de boue pendant le premier accès de leur fièvre inflammatoire. Les gestes violents des Malais, leurs cris perçants, le bruit de leurs armes à feu, celui de leurs trompettes de conque qui se répétaient de rocher en rocher, auraient pu faire croire qu'ils étaient devenus fous. Mon ami le chef vint bientôt me rejoindre, accompagné par les plus puissants chefs des diverses tribus. Il me présenta à ces chefs, et, après un festin abondant sans être splendide, nous nous occupâmes des choses importantes. Le chef, qui était un grand orateur, fit une longue harangue, et dans cette harangue il exalta mes services et finit par me proposer, au nom du peuple, le commandement de l'armée. Je l'acceptai, et mon premier acte d'autorité fut de diviser les tribus, de leur fixer à chacune une retraite sûre où elle devait se tenir cachée jusqu'au débarquement de l'ennemi. Je dis à un de mes corps de bataillon qu'il devrait apparaître à une certaine distance de la baie, quand une troupe de Malais cachée dans les jungles s'avancerait sur l'ennemi.
Quand tout fut préparé pour la défense, nous attendîmes l'arrivée de la flotte de Bombay. Nous avions placé des vigies tout le long de la côte, et des proas qui naviguaient très-vite avaient été envoyés dans la largue. L'attente fut longue, et nous désespérions déjà du bonheur d'assouvir notre vengeance quand nous les aperçûmes.
Le sol de l'Inde a été rougi du sang de ses enfants, et ses sultans, ses princes et ses guerriers ont été exterminés. Je donnerais ma vie pour voir l'Océan de l'est rougi par le sang, comme l'était la mesquine rivière de Sambas le jour où nous nous précipitâmes avec violence à travers les rangs des chrétiens, le jour où les féroces et indomptables Malais repoussèrent les renégats sepays et les jetèrent avec une incroyable fureur dans les sombres eaux de la rivière. Il n'y eut pas de quartier et surtout fort peu de butin. Nous poursuivîmes les fugitifs, et la plupart furent tués au moment de regagner leurs vaisseaux. Quelques bateaux étaient encore occupés à débarquer des munitions, des armes et des troupes, qui s'échappèrent. Mais le nombre des morts fut bien supérieur à celui des vivants.
—Mais, arrêtons-nous, mon garçon, j'entends notre chef malais qui approche du vaisseau. Montez avec moi sur le pont, je lui dois un bon accueil.
Le chef et sa suite étaient montés sur notre bord. Le chef se précipita vers de Ruyter, se mit à genoux devant lui et embrassa ses mains; ensuite il se releva et fit un discours dont il n'avait point étudié les paroles à l'école de Démosthènes; mais ce discours avait une telle énergie dans les expressions, qu'il montrait que l'éloquence passionnée et simple peut aussi bien toucher le cœur de l'homme que le langage complaisant et subtil du philosophe grec.