Dans la frénésie de cette horrible souffrance, deux hommes se jetèrent dans la mer pour étancher leur soif dans ses eaux salines: ils en moururent; un autre se déchira le bras, but son propre sang, et s'endormit pour ne plus se réveiller. Le septième jour, l'équipage se trouvait réduit à quatre hommes, y compris l'officier. Au moment de notre heureuse arrivée, ces malheureux, qui n'avaient plus d'humain que la forme, ne gardaient plus dans le fond de leur cœur le moindre rayon d'espérance; l'officier seul possédait encore un peu de raison; quant aux autres, ils étaient abrutis et presque morts. Lorsque le courageux marin fut arrivé sur le pont du schooner, il regarda tranquillement autour de lui en disant d'une voix éteinte:
—Nous mourons de la mort des damnés; donnez de l'eau à mes hommes.
Après avoir rempli ce dernier devoir de protection, il nous montra sa lèvre couverte d'écume et tomba sans connaissance.
L'adresse de de Ruyter et la science de Van Scolpvelt arrêtèrent la fuite de la vie pendant qu'elle voltigeait sur les lèvres du courageux marin. Après une longue agonie, les forces revinrent à notre malade, et ses premières paroles intelligibles furent adressées à Van:
—Qui êtes-vous? Le diable?... Où suis-je? Où sont mes hommes? ont-ils de l'eau? Laissez-moi les voir, les pauvres garçons!
Van Scolpvelt sauva le contre-maître et deux des hommes; mais le dernier mourut dans les convulsions d'un violent délire.
La guérison de l'officier fut la plus décisive et la plus rapide. Il resta longtemps au milieu de nous, et je contractai avec Darwell (il se nommait ainsi) une étroite amitié. La vie de ce brave garçon a été courte, ainsi que celle de tous ceux avec lesquels je me suis lié. À l'âge de trente ans, je n'avais plus d'ami; ce tendre sentiment de l'amitié est mort pour moi, je n'en ai plus que le souvenir; son baume ne rafraîchira plus les blessures de mon cœur flétri. Des choses bien plus médiocres que ce sentiment ont leurs mausolées, leurs colonnes, leurs pyramides; moi, je me contenterai de faire le récit des actions de tous ceux que j'ai aimés, et de garder leurs noms dans mon cœur et dans ma mémoire.
CXVII
Après avoir dirigé notre course vers le nord, nous nous trouvâmes parmi les îles de la Sonde, qui sont aussi brillantes, aussi serrées, aussi nombreuses dans l'océan de l'Est que les nuages par un beau ciel d'été. Ces îles défient tous les efforts patients et infatigables des navigateurs qui essayent de les compter; elles sont de toutes les formes, de toutes les grandeurs, et commencent sur un petit banc de corail, où la vague passe sans rides. Les îles que nous apercevions étaient couvertes de montagnes, de ruisseaux, de vallons et de plaines encombrées de fruits, d'arbrisseaux et de fleurs. Les nonchalants insulaires semblaient regarder avec surprise l'approche de nos bateaux, et nous trouver bien étranges d'avoir la fantaisie de voguer au milieu des grandes eaux sur des barques flottantes, tandis qu'à moitié endormis, pendant tout le jour, ils se reposaient sous des arbres, dont ils ne se servaient point pour faire des canots. Nous leurs fîmes comprendre par des signes que nous avions besoin d'eau et de fruits; et, pour toute réponse, ils nous montrèrent les ruisseaux et les arbres. Ils n'aidaient ni ne s'opposaient au débarquement, nous laissant la liberté d'agir à notre guise, et celle de prendre toutes les choses dont nous avions besoin.