—Pourquoi cela?
—Parce que vous avez mangé des muscades.
—Quel danger y a-t-il à croquer de si bons fruits?
—Un des maris de ma maîtresse m'a fait un jour la même question, et il n'ajouta aucune foi à ma réponse, parce que les hommes sont incrédules, parce qu'ils n'écoutent point les vérités dites par les vieilles femmes, mais qu'ils attachent une confiance aveugle aux mensonges des jeunes et des belles. Ma maîtresse vit un jour un homme plus aimable que son mari, et le lendemain elle donna à mon maître une jarre de muscades: il mourut; l'homme aimé entra dans la maison et mit à ses pieds les pantoufles encore tièdes du défunt, et il se coiffa avec le turban de celui qui n'était plus! Tant que maîtresse vous aime, vous n'avez rien à craindre; mais prenez garde! sa haine est aussi fatale que le poison de l'arbre cheetic, de l'arbre maudit qui pousse dans les jungles et sur lequel le soleil ne repose pas ses rayons.
L'avertissement de la vieille esclave m'avait rendu prudent; pas assez, mon Dieu, puisque j'avais permis que ses cadeaux fussent reçus à mon bord.
Effrayée de mon silence, qui ne dénonçait que mieux la fureur que j'éprouvais contre l'horrible femme, Zéla m'attira doucement à elle et me dit presque gaiement:
—Je puis supporter toutes les douleurs, à l'exception de celle de vous voir souffrir. Vos regards m'épouvantent, mon amour; prenez cette grenade que le poëte Hafiez appelle la perle des fruits: elle rafraîchira vos lèvres brûlantes.
Le calme de Zéla était sur le point de ranimer mes espérances, lorsqu'il fut suivi par des tressaillements nerveux, par une agonie qui défigura complétement ses traits.
Quand le docteur arriva, son premier regard fut la poignante surprise de la science impuissante. Il examina cependant la jarre, étudia les souffrances des deux malades, et fut contraint de déclarer la présence du poison.
Je n'ai pas la force de détailler les souffrances de Zéla; elle dépérit de jour en jour. Je ne quittais jamais sa cabine, et aux instants lucides nous pleurions dans les bras l'un de l'autre notre prochaine et funeste séparation.