«Maintenant dites-moi un mot sur les natifs, sur les princes de l'Inde; parlez-moi de la population, du caractère particulier de ces peuples, et surtout de leur courage et de leur habileté.»
Quand de Ruyter eut répondu aux questions de l'empereur, Napoléon resta un instant pensif, puis il ajouta:
«Il est bizarre que les Turcs et les Chinois soient les seuls peuples qui aient atteint le résultat naturel d'une conquête, c'est-à-dire une véritable augmentation de force nationale. Si l'intolérance et la bigoterie leur ont prêté de puissants secours, les Anglais auraient dû égaler en succès les Chinois et les Turcs, car ils sont encore plus intolérants et plus bigots.»
Napoléon accorda plusieurs audiences à de Ruyter, car il aimait à causer sans réserve avec cet homme au cœur fort, à l'esprit fin, au dévouement sans bornes.
—Mais, politique à part, me dit de Ruyter, il faut songer maintenant à prendre un parti. Voulez-vous agir sagement? Voulez-vous rentrer dans votre pays natal? Je crois nécessaire que vous vous informiez des changements qui ont pu survenir dans votre famille. Elle est nombreuse, elle est riche; vous y trouverez peut-être quelqu'un digne de votre affection. Vous avez tort, mon cher garçon, bien tort, croyez-moi, de vouloir rompre toute relation avec les personnes qui vous sont attachées, sinon par le cœur, du moins par les liens du sang. Votre santé demande des soins, des soins journaliers, constants et dirigés par le cœur. Cherchez une fem...
—De Ruyter!... m'écriai-je.
—Un voyage en Amérique pendant la dure saison d'hiver serait infailliblement votre perte, répondit de Ruyter, sans relever l'interruption violente du jeune homme; essayez de passer quelques mois à Londres, cherchez des distractions. Aux premiers jours du printemps je reviendrai, et, si le cœur vous en dit, nous partirons ensemble pour l'Amérique.
J'eus beaucoup de peine à trouver raisonnables les conseils de de Ruyter, et ce ne fut qu'après une longue résistance que je parvins à les trouver justes et à me décider à les suivre.
Le moment de notre séparation était proche: le schooner était prêt à lever l'ancre, et les Américains de de Ruyter avaient grand désir de quitter les côtes de France. Le départ de mon ami était fixé pour le lendemain; quant au mien, je ne me sentais pas le courage de lui assigner une époque fixe.
Quelques heures avant le départ, un courrier de Paris vint apporter à de Ruyter une dépêche signée de l'empereur. Napoléon appelait auprès de lui le brave marin. De Ruyter partit, et revint m'annoncer deux jours après qu'une mission importante l'envoyait en Italie.