Longtemps comprimées par l'anarchie féodale des siècles précédents, les provinces du nord des Gaules étaient entrées, au début du treizième, dans l'ère nouvelle que lui avaient ouverte les franchises municipales octroyées surtout par l'empereur Bauduin et son auguste fille. Leur industrieuse activité, secondée par une entière liberté et de précieux privilèges, se trouvait encore favorisée par les débouchés inconnus jusque-là que les expéditions d'Orient avaient créés sur tous les points du Levant, si longtemps inexplorés, et où pouvaient aborder désormais les flottes parties des rivages de l'Océan du Nord pour s'y livrer à un commerce d'échange qui ne tarda pas à prendre, au profit de la fortune publique, d'incalculables proportions. Sous la comtesse Jeanne, les marchés et les foires des villes tudesques ou wallonnes de sa domination étaient déjà célèbres entre tous. Nous avons retracé ailleurs le tableau de ce mouvement prodigieux de progrès matériel au niveau duquel s'élevait en même temps le progrès intellectuel et moral des anciennes provinces de la Gaule Belgique[177]. En effet, une véritable révolution se manifeste alors dans les esprits. De grands penseurs, de profonds philosophes se révèlent dans la personne des Simon et des Godefroi de Tournai, des Alain de Lille, le Docteur universel, et Henri de Gand, le Docteur solennel.—La langue romane, fille du latin dégénéré et mère de notre français moderne, se transforme et s'épure. Pour la première fois, nous l'avons dit, les actes publics se rédigent en cette langue. De toutes parts les chroniqueurs et surtout les poètes, car la poésie est la première forme que prend toute littérature naissante, produisent des œuvres qui, pour n'avoir pas eu de modèles, n'eurent point d'imitateurs et conservent une originalité qui en fait le charme principal. L'épopée, inspirée par les traditions chevaleresques, rappelle les hauts faits du cycle de Charlemagne, de la Table ronde ou des Croisades.—Tandis que, pour rendre ses légendes plus populaires, Philippe Mouskes les assujettit au rythme, Gandor de Douai écrit le roman de la Cour de Charlemagne, d'Anseïs de Carthage, et achève le Chevalier au Cygne, consacré aux exploits de Godefroi de Bouillon; Gilbert de Montreuil chante Gérard de Nevers; Gautier d'Arras, Eracle l'Empereur; Guillaume de Bapaume, Guillaume d'Orange. Quantité d'autres chansons de geste d'auteurs inconnus, mais appartenant aux provinces du Nord, émerveillaient alors aussi les esprits, entre autres le roman fameux de Raoul de Cambrai, l'un des plus anciens et des plus remarquables monuments de notre littérature nationale. Mais les trouvères ne s'en tiennent pas aux seules compositions épiques. Aux longs poèmes succèdent les chants des ménestrels, les contes, les fabliaux, les satires. Toute une pléiade de joyeux trouvères surgit sur tous les points du pays: les Adam le Bossu et les Jean Bodel d'Arras, les Jacquemars Giélée de Lille, les Mahieu de Gand, les Gilbert de Cambrai, les Jacques de Cysoing, les Durand de Douai, les Audefroi le Bâtard, et une infinité d'autres poètes au milieu desquels figurent de grands seigneurs, tels que Quènes de Béthune, entre autres, qui avait accompagné l'empereur Bauduin à la croisade, et dont les vers sont des modèles de grâce et de sensibilité.—Ne sait-on pas aussi, et nous l'avons dit déjà, que le père infortuné de la comtesse Jeanne cultivait lui-même la poésie, léguant ainsi à son héritière la tradition et le goût des travaux de l'esprit, qu'elle encouragea, on l'a vu plus haut, au milieu des tristes préoccupations qui l'accablaient?

Sous le rapport des arts, la Flandre devait, dans un prochain avenir, occuper un rang célèbre dans l'histoire, et donner à la postérité une école fameuse entre toutes. Déjà, sous la comtesse Jeanne, le goût des grandes et belles œuvres inspirées par le sentiment religieux et encouragé par la munificence souveraine, se manifeste par l'érection d'une multitude de monuments auxquels le style ogival prête déjà ses inimitables créations, en attendant que les basiliques somptueuses dont la Flandre se couvre, s'enrichissent de ces chefs-d'œuvre sculptés et peints qui devaient en faire pour la postérité autant d'incomparables musées.

A travers les orages qui l'ont trop souvent assombri, le règne de Jeanne, si réparateur et si sage, doit donc encore être admiré dans ses conséquences, au point de vue de ce mouvement civilisateur que nous venons d'indiquer sommairement et auquel il a imprimé un incontestable et large essor.

Et maintenant, si, après avoir envisagé la souveraine dans toutes les phases de son existence, nous reportons une dernière fois nos regards sur la femme prédestinée qui, par ses vertus publiques et privées, mérita à tant d'égards d'être appelée depuis six cents ans la bonne comtesse, il nous est permis de dire que, parmi les grandes figures dont sont illustrées les annales flamandes, il n'en est pas qui ait mieux mérité la reconnaissante vénération des contemporains et de la postérité. C'est un hommage que ne cessera de lui rendre l'impartiale histoire.

FIN


TABLE

Avant-propos[V]
I. Naissance de Jeanne de Constantinople.—Mort de sa mère la comtesse Marie de Champagne.—On apprend en Flandre la fin tragique de l'empereur Bauduin.—Douleur des Flamands.—Beaucoup ne veulent pas croire au trépas de Bauduin.—Jeanne et sa sœur Marguerite de Constantinople sont livrées au roi de France par leur tuteur.—Energiques réclamations et menaces des Flamands.—Les princesses sont renvoyées en Flandre.—Jeanne épouse Fernand, fils du roi de Portugal.—Arrestation du comte et de la comtesse de Flandre à Péronne, par Louis, fils du roi.—Louis les relâche après s'être emparé des villes d'Aire et de Saint-Omer.—Traité de Pont-à-Vendin.—Alliance du comte de Flandre avec le roi d'Angleterre.—Le comte refuse assistance au roi de France son suzerain.—Courroux de ce dernier.—Il dirige contre la Flandre l'expédition préparée contre l'Angleterre.—Incidents divers de la guerre.—Prise de Tournai par Fernand.—Siège de Lille.—Les bourgeois rendent la ville au comte leur seigneur.—Philippe-Auguste envahit de nouveau la Flandre.—Il reprend Lille, la saccage et la brûle.—Préparatifs de la grande coalition contre la France.—L'empereur Othon à Valenciennes.—Partage anticipé de la conquête.—La comtesse Jeanne reste étrangère à la ligue et la désapprouve.—Intrigues de la reine Mathilde.—Philippe-Auguste s'avance vers la Flandre en tête de son armée.—Bataille de Bouvines.[13]
II. Nouvelle conspiration du comte de Boulogne.—Colère du roi.—Retour triomphal de Philippe-Auguste en France.—Fernand de Portugal entre à Paris garrotté sur une litière.—Il est enfermé dans la tour du Louvre.—Profonde consternation en Flandre.—Situation désastreuse du pays.—Démarche infructueuse de la comtesse Jeanne auprès du roi.—Douleur de Jeanne.—Courage et fermeté de cette princesse.—Son gouvernement.—Nouvelles tentatives de Jeanne auprès de Philippe-Auguste.—Obstination du roi à ne pas délivrer le comte de Flandre.—Habileté politique de la comtesse.—Elle affaiblit le pouvoir des châtelains, augmente les privilèges du peuple, favorise le développement du commerce et de l'industrie.—Histoire de Bouchard d'Avesnes.[80]
III. Histoire merveilleuse du faux Bauduin.[118]
IV. 1226—1233. La comtesse Jeanne a recours au Pape pour obtenir la délivrance de Fernand.—Bulle du Pontife à ce sujet.—Traité de Melun—Les villes de Flandre refusent sa ratification.—La reine Blanche de Castille consent à modifier le traité.—Délivrance de Fernand en 1226.—Son dévouement à la reine.—Ses expéditions dans le Boulonnais et la Bretagne.—Succession au comté de Namur.—Jeanne et Fernand augmentent le pouvoir municipal en Flandre.—Les Trente-neuf de Gand.—Fernand meurt à Noyon.[140]
V. 1233—1244. Naissance et mort de la jeune Marie, fille de la comtesse.—Sollicitude de Jeanne pour la mémoire de son époux Fernand.—Ses actes nombreux de bienfaisance.—Sa visite aux Frères Mineurs de Valenciennes.—Incidents divers.—Mariage de Jeanne avec Thomas de Savoie.—Portrait de ce prince.—Le comte et la comtesse de Flandre prêtent hommage au roi Louis IX.—Discussion à ce sujet.—Progrès des institutions politiques en Flandre.—Keure octroyée par Jeanne et Thomas à la châtellenie de Bourbourg, à celle de Furnes et à la terre de Berghes-Saint-Winoc.—Guerre en Brabant.—Le comte Thomas prend la ville de Bruxelles et fait prisonnier le duc de Brabant.—Guerre au comté de Namur.—Maladie de la comtesse Jeanne.—Elle se retire à l'abbaye de Marquette.—Sa résignation et sa piété. Son testament.—Sa mort édifiante.[154]
Conclusion[171]