D'ailleurs, serait-il le premier, à oser une telle aventure?... et les pensées se succédaient, dans l'esprit du pâle jeune homme.
—Oui, dans son lait, ou dans ses fruits, exclama soudain la Belcredi, du profond de sa méditation.
Ils tressaillirent tous les deux, et se réveillant de leur songe, ils se considéraient stupéfaits, déjà complices et criminels, avec une angoisse d'horreur qui leur brûlait l'âme.
IX
Les cinq premiers jours qui suivirent le retour de Giulia à l'hôtel Beaujon, se passèrent en événements qui exigent une espèce de journal, pour servir à les débrouiller, dans leur succession si précipitée. Ce fut d'abord, l'apparition inopinée du comte Otto, qui survint, comme s'il émergeait de dessous terre, fort tristement, et dit qu'il arrivait de Londres; mais, avec des réponses si rechignées, lorsqu'on en venait à des questions, que le Duc, sans y insister, et jugeant qu'il y avait là-dessous, quelque aventure romanesque, ne songea plus qu'à faire fête à l'enfant prodigue. Il s'épanouissait de joie, entre son fils et sa maîtresse. Et pour dissiper quelque gêne, qui avait paru dans leur maintien, au moment où ils s'étaient revus, le Duc les emmena dîner au cabaret, et s'y égaya vers la fin, jusqu'à frapper de son couteau et de sa fourchette, sur son assiette, en guise d'accompagnement du piano d'un cabinet voisin.
Le lendemain, mardi, au réveil, Charles d'Este reçut des mains du valet qui tirait son rideau, une lettre sous un pli noir, qu'avait apportée, dès le matin, la femme de chambre de Christiane. La vue du billet lui déplut, dans la pensée que c'était encore quelque demande de secours, inspirée par Mme Sophie, pour une chapelle ou pour des pauvres; et le Duc différa de l'ouvrir, jusqu'après quatre heures de l'après-midi. Vers les deux heures, Christiane donna l'ordre que l'on attelât; et après un peu d'attente encore, allant çà et là par la chambre, toute rêveuse, tandis que dans un coin, le père Le Charmel et la princesse de Hanau s'entretenaient à voix basse, elle dit soudainement: Allons!
—Vous voulez toujours, chère enfant, passer par le Père La Chaise? interrogea Mme Sophie.
Elle répondit oui, de la tête; la vieille Louisa parut avec des paquets de voyage,—et debout, restée la dernière, au seuil de la porte, Christiane attachait un long regard sur cette chambre familière, aussi chère à son cœur, qu'une amie aimée. C'était donc vrai: elle quittait Paris, elle s'en allait à Poitiers, dans un cloître de carmélites. Là, tout d'abord, son abjuration, et plus tard, la prise de voile, les vœux solennels, irrévocables... Un silence de mort régnait; le vent soulevait doucement, les cendres amoncelées du foyer, où elle avait brûlé quelques lettres, et les portraits de Hans Ulric; elle éprouvait avec horreur, les plus poignants effets de la tendresse... puis, Christiane descendit.
—Nous avons deux heures à nous, dit la princesse, en tirant sa montre; et personne ne parla plus. Enfoncée derrière les glaces, Christiane jetait un morne regard sur les avenues plantées d'arbres, les équipages, les passants; leur aspect lui offusquait les yeux. Elle baissa le mantelet, et se plongea dans son coin; mais déjà, le coupé s'arrêtait. On était à la porte du cimetière.