—Votre maître ne règne plus!
En effet, le prince Wilhelm, fait prisonnier en même temps que l'armée hanovrienne, venait d'être appelé au quartier général, pour s'entendre avec les vainqueurs, sur la réorganisation du duché.
La rage du Duc ne peut se décrire. Ecumant, tapant des pieds, frappant les meubles, hurlant qu'il enverrait à Wilhelm un cartel qui retentirait dans toute l'Europe, ses folies épouvantèrent le paisible hôtel. Il commanda chez Larribeau, le fameux fournisseur des armées, vingt-cinq mille cocardes au Cheval, fit tirer des proclamations et des décrets à un million d'exemplaires, et se tint prêt à quitter Paris. L'inquiétude extrême autour de lui, collait tout le monde aux fenêtres, dans l'attente et dans l'appréhension d'une nouvelle décisive: plus de bruit, partout un morne silence; on se voyait de loin, on n'osait se parler, sinon quatre mots, coulés à l'oreille. Charles d'Este, malade d'impatience, allait faire quelque folie, lorsque la nouvelle de Sadowa bourdonna, grandit, éclata enfin,—et tous ses détails.
Le coup fut terrible pour le duc Charles. Il s'enferma, passa la nuit avec des bougies autour de son lit, et Arcangeli près de lui, le veillant, sans dire mot. Dès le lendemain cependant, quelque espoir lui était revenu, et il pensa faire merveilles en envoyant le baron de Cramm comme plénipotentiaire auprès du cabinet de Berlin. Le vide de la commission s'accordait bien au ridicule du personnage: les instructions étaient de se soumettre, de baiser les bottes du vainqueur, de protester d'un dévouement inaltérable pour l'avenir. Et ce sur quoi le Duc comptait, c'était sur une lettre autographe qu'il adressait au comte de Bismarck, lui, Charles Ier d'Este-Blankenbourg, chef de la maison des Guelfes.
Il avait pensé tout d'abord, à la place de ce fantoche, envoyer l'un de ses fils aînés. Il craignit de les émanciper s'il les sortait de leur néant, et peut-être même qu'ils ne fissent effort dans le naufrage qui menaçait, pour sauver leur petite barque. Puis il n'aimait guère Hans Ulric, et Franz, grandi au milieu des jupes, haïssait la peine et les affaires. Sa mère, aussi faible que lui, l'avait toujours tenu auprès d'elle, et élevé conséquemment dans la croyance catholique,—le seul des enfants de Charles d'Este, qui ne fût pas du culte luthérien. Ce n'est pas que sa religion, restreinte surtout aux agnus et aux bénédictions du Saint-Père, empêchât à la bonne Augusta la galanterie et les plaisirs. Magnifique et désordonnée, ainsi qu'il apparaissait sur elle à sa coiffure de travers, à ses habits traînant d'un côté, elle vécut noyée de dettes, et ruinée par la passion du jeu. Cependant, en prenant de l'âge, la terreur de la mort qui lui vint, avait fait d'elle, peu à peu, la plus précautionnée et la plus chimérique des femmes; et maintenant, cette manie la tenait des semaines au lit, qu'elle n'aimait point comme le duc Charles, mais s'imposait médicinalement. Elle ne se levait qu'une heure ou deux chaque jour, les employait à s'ajuster, ou bien à jouer au volant avec sa chambrière, et l'on ne la voyait jamais hors du petit appartement qui lui avait été assigné, trois chambres tranquilles, écartées et qui donnaient sur le jardin.
Le Duc, en effet, sa furie guerrière calmée, s'occupait de réformer sa maison. Il fallut songer à Claribel, auprès de qui Emilia continuait à remplir les fonctions de la défunte miss Phœbé. Mais autant cette revêche Anglaise, formaliste comme le cant, avait tyrannisé l'enfant, autant l'Italienne, au cours du voyage, et dans la liberté des jours de l'arrivée, se hâta de se l'attacher, à force de soins et de tendresse. Ses façons vives, ses effusions, ce caressant qui sort des femmes destinées à être mères, et quelque peu de flatterie, car Claribel était glorieuse, apprivoisèrent promptement la pauvre petite solitaire, et lui inspirèrent pour son amie une de ces passions enfantines, si tyranniques. Aussi, quand elle apprit par sa rusée compagne, ce qui les menaçait toutes deux, elle courut bouleversée, pleurante, jusqu'à l'appartement du duc Charles.
—Ah! mon papa, mon papa, laissez-moi Emilia, si vous m'aimez.
—Appelez-moi toujours: monseigneur mon papa, reprit le Duc un peu interdit, et que toute surprise rembrunissait.
Il fut bon homme pourtant, et descendit de l'arc-en-ciel d'où il regardait toutes choses, pour chercher les moyens de contenter Claribel. Mais attribuer le titre de gouvernante à Emilia Catana, il semblait que l'on n'y pût songer. Quelle incongruité qu'un nom pareil dans l'annuaire de la cour, et comment s'y soutiendrait-il parmi la foule des gens titrés! Le Duc s'ouvrit à Arcangeli, qui se montra le plus généreux des frères.—Oh! il ne fallait pas juger Emilia d'après lui-même. Elle était la fille d'un monsignor, élevée dans l'un des couvents de la noblesse romaine. A la mort de son protecteur, la pauvreté l'avait réduite à de singulières extrémités, d'abord à Wiesbaden, lectrice de la princesse Kolorath, puis camériste de la garde-robe chez le Duc.