—Bonne sainte! avait-elle dit à sa Santa Lucia de plâtre, je vais commettre un grand péché, mais vous êtes si puissante au ciel..., et le pauvre homme est si malheureux!
Comme de vrai, il en était à se traîner aux genoux de sa maîtresse, et à lui protester par les plus solennels serments qu'il l'épouserait,—fermement résolu d'ailleurs, à ne jamais passer sous ce joug.
Tant de romanesque attendrit l'Italienne, restée, depuis ses fonctions de lectrice, un vivant répertoire de comédies et d'opéras, dont elle citait souvent des bribes. Elle adorait les spectacles en effet, les courses, les galas, les chevaux. Toujours par monts et sur les chemins, ses pieds ne tenaient pas en place; qui l'aurait cru, on n'eût pas pris le temps d'un seul repas. Vers midi, à son retour du Bois, rhabillée et déjà prête à ressortir, elle envoyait chercher du salé ou une tranche de jambon, quelquefois des petits pâtés qu'elle mangeait debout, tout en discourant. Son grand chapeau de feutre à plume grise, une sorte d'habit de chasse Louis XIII dont les parements galonnés d'argent se rabattaient sur la poitrine, ses bottines aux talons de cuivre, sa jupe rayée mastic et bleu, tout son ajustement en un mot, sentait la reine de théâtre, que ne démentait pas sa physionomie vive, mobile, audacieuse, et véritablement un peu folle, à voir le brillant de ses yeux. Franz s'émerveillait qu'elle eût réussi, pendant des semaines, à les rendre si impassibles; ses lorgneries, sa contenance, et jusqu'à son silence même, ne parlaient que trop clair maintenant! La maison entière s'apercevait de leur secrète intelligence, en sorte que le pauvre amoureux, toujours tremblant devant le Duc, redoutait prodigieusement que son intrigue n'arrivât enfin, jusqu'aux oreilles de son père.
Mais le Duc songeait bien à cela! Toujours noyé dans les mille détails dont il voulait se charger lui-même, il était machiniste à présent, pour bâtir et fortifier le caveau de l'hôtel Beaujon, où ses trésors seraient enfermés. Cela donna des scènes plaisantes. Confus d'esprit comme il l'était, on ne le débrouillait pas sans peine au travers de ses explications, et aussitôt, il s'échauffait, criait, et dérangeait les meubles de sa chambre, afin de mieux inculquer ses plans aux architectes et à M. Smithson. Finalement, Charles d'Este n'y tint plus, et, de colère, une après-midi, partit avec eux pour Beaujon, où, sans motifs, depuis près de quatre mois, il s'obstinait à ne plus paraître.
Il fut surpris et enchanté. Là où il avait laissé les gâcheurs, du tumulte et des échafaudages, l'hôtel se déployait au fond de la cour, avec ses murailles de marbre rose, son perron de pierre bleue poncée, et l'immense balustre doré qui dissimulait la toiture. Une rampe de jaspe à hauteur d'appui, couvrait le fossé des cuisines, et le Duc prit plaisir à considérer les statues de bronze qu'on voyait dessus, élevant en l'air des lampadaires.
Mais ce qui le charma le plus, ce fut le côté des jardins. Tout y avait été bâti l'un après l'autre, selon les caprices successifs de Son Altesse, et ce pêle-mêle, que les architectes avaient vainement tenté d'ajuster ensemble, formait un prodige de bâtiments, par les pavillons, les arcades, les rampes, les fers à cheval, les galeries qui s'escaladaient; nulle symétrie, nul plain-pied; un toit conique pour pendant à une coupole verte à la Russe, des terrasses chargées d'orangers s'enfuyant sans tenir à rien, l'écrasé et le suffoqué près du haut et du majestueux; partout enfin, une profusion de colonnes, de vases de métal, de myrtes taillés en pyramide, de déesses, de pots à feu, d'œils de bœuf à vitraux colorés, de marbres noirs et violets, et des bassins avec des vasques, où des jets d'eau partaient en fusée. Le duc Charles s'arrêta là une bonne heure; puis ce fut la visite des communs, de l'orangerie, des remises, de la grande et de la petite écurie, et toujours avec le même enchantement. Il ne fut pas même rebuté par les fanges énormes du jardin, où l'on commençait à écaver les trous des arbres et les pièces d'eau, et s'amusa encore, avant de partir, aux dorures d'une des trois portes, lamées de fer et peintes en rouge sang de bœuf, qui fermaient son immense palais.
Cette visite, en tirant Charles d'Este de l'appartement où il languissait, lui donna l'envie de la renouveler. Il revint, s'engoua encore davantage; son esprit, naturellement médiocre, se plaisait en ces mille occupations qu'il voyait naître de toutes parts, de manière que, peu à peu, il se reprit à faire sa poupée de l'hôtel Beaujon.
Chaque jour, à deux heures à la montre, on l'y entendait arriver, sans que les temps les plus extrêmes pussent le retarder, même d'un instant. Il écoutait les rapports des architectes, inspectait le progrès des travaux; puis, établi sur une chaise, à considérer les plafonneurs ou les raboteurs de parquets, il se laissait dévorer de poussière, pendant une bonne couple d'heures, demandait ensuite son porte-manteau, changeait de linge et d'habits, et partait. M. Smithson, que l'on réclamait à Villaharta, dans une des mines de mercure appartenant à Son Altesse, reçut enfin la permission de se mettre en route, différée depuis six semaines.
—Je vous suppléerai à l'hôtel, avait daigné lui dire le duc Charles, et il s'y rendit, s'il se peut, encore plus assidu qu'auparavant, principalement lorsque vint le temps de terminer les écuries, où l'on travailla même la nuit.