Tant de tracas que se donnaient M. Smithson et l'expert-joaillier, à passer des chiffres au crible et à peser des diamants, était pour un dessein venu à Charles d'Este, après la mort de Hans Ulric, et qui voulait qu'il mît de l'ordre dans sa fortune: celui de faire son testament. Il n'eut pas la joie toutefois, de si bien nettoyer ses affaires, qu'il ne lui restât au milieu, une vingtaine de puants procès, car, las de se fatiguer l'esprit, le Duc attaqua d'un seul coup, tous les mémoires des entrepreneurs; mais qu'étaient les quelques cents mille francs en litige, au prix du monstrueux argent que révéla le testament: cinq millions à Christiane, en se mariant, cinq autres, à la mort du Duc; au comte Franz, quinze millions; et le surplus, près de trois cent trente millions, id est, disait le précieux brouillon:

Nos châteaux, nos domaines, nos forêts, nos mines, nos salines, hôtels, maisons, nos parcs, nos bibliothèques, jardins, carrières, diamants, joyaux, argenterie, tableaux, chevaux, voitures, porcelaines, meubles, argent comptant, fonds publics, billets de banque, et particulièrement, cette partie importante de notre fortune, qui nous a été prise et retenue de vive force, depuis 1866, dans notre duché de Blankenbourg,

le Duc les laissait à son cher Otto, à la charge pour celui-ci de payer quelques legs, qui seraient désignés dans des codicilles postérieurs.


Le trouble et le bourdonnement furent extrêmes à l'hôtel, dès qu'on y apprit le testament. Ne sachant rien qu'en gros et par rumeurs contradictoires, que M. d'Œls s'amusait à répandre, chacun tremblait que le voisin n'eût mordu sur sa part du gâteau, jusqu'à cette bonne Augusta, qui brava le péril des courants d'air, pour venir se jeter aux pieds de la chanteuse, la suppliant qu'elle lui conservât la faveur de ses bonnes grâces. C'est que la Belcredi paraissait dans le plus radieux état, où personne eût jamais été, auprès de Son Altesse. Même appartement, même lit; Charles d'Este ne bougeait plus guère, de derrière la jeune femme. Ils étaient ensemble à présent, sur le tour de mignardise et de tendresse, et Giulia, vingt fois le jour, prenait les ordres de son «cher seigneur,» pour sa parure ou son occupation.

Elle plaisait à ce capricieux, par ses raffinements exquis, sa délicatesse et sa réserve. Chez elle, pendant le travail, car le Duc, plus que jamais, s'acharnait avec M. Smithson, la chanteuse lisait ou travaillait en tapisserie, et toujours le nez sur sa laine. Au milieu de ces monceaux de chiffres, dont Son Altesse s'entêtait d'éclaircir le testament, elle voyait d'immenses terres, peu de dettes, un Pérou d'argent et de pierreries, Christiane et Franz à pourvoir, et Otto sans doute à avantager; mais cela ne pouvait aller haut, et que de beaux et lourds millions qui resteraient! Et, à ce comble de faveur où Giulia se croyait parvenue, la tête lui tournait d'une fumée d'espérance.

Ce fut un jour de vers la fin de mars, que le testament fut déclaré, et cette déclaration produisit une scène assez singulière, et bien dans le goût théâtral où se plaisait Charles d'Este. Entrant un soir, après dîner, au grand salon des Tapisseries, le Duc s'avança vers ses familiers, qu'il venait de faire chercher, prit par la main son fils cadet, promena les yeux avec lenteur, sur la compagnie immobile, à qui il dit, sans adresser la parole à personne, que tous ses titres, honneurs, possessions, et le duché de Blankenbourg, c'était Otto qui y succéderait; et aussitôt, marchant quelques pas jusqu'à l'autre bout du salon, Charles d'Este appela le comte Franz. Là, avec excuses du peu, il lui apprit les quinze millions dont il l'apanageait par testament, nomma la part démesurée d'Otto:

—Mais il n'en faut pas moins, mes chers enfants, quand on doit soutenir son rang...

Après quoi, saisissant Franz aux épaules et s'appuyant dessus pour le faire ployer, le duc Charles pria ses deux fils de s'embrasser en sa présence, et de se garder après sa mort, une inviolable amitié; puis, lui-même les embrassa, tandis que toute la petite cour fondait sur eux, afin de les complimenter.