Quelle mouche avait piqué le Duc, lui si fastueux d'ordinaire, et comme amoureux des regards, de se venir cette fois, enterrer au fond de cette solitude, tel un berger, qui ne se plaît qu'aux antres sourds, aux rochers et aux fontaines? Aussi bien, dès le premier soir, parmi force plaintifs bâillements, et en se noircissant le nez d'un bouchon brûlé, pour se distraire, la pétulante Lyonnette s'avisa-t-elle de trouver la fantaisie un peu sauvage, tête-à-tête avec ce vieux taureau amoureux, qui piaffait autour d'elle, et ces dieux de pierre moisis du jardin; pas même dieux, mais demi-dieux, puisqu'ils ne commençaient qu'au-dessus du ventre:—Et voilà de beaux amoureux!... Son imagination s'échauffe, se remplit de ses bonnes amies, qu'elle n'a pas vues depuis trois jours. Il lui tarde de leur montrer son faste nouveau et son bonheur; et tout d'un trait, notre héroïne écrit à Anna Deslions et à Julietta Barucci, de lui venir rendre visite. Les deux princesses arrivées, Lyonnette tourna quelque peu, pour avouer la chose à Son Altesse.—Bien, bien! ma chère, et invitez qui vous voudrez! se contenta de répondre le Duc. Sur quoi, billets de s'envoler, dépêches de se succéder, en sorte qu'au bout de quatre jours, la Roche-Brûlée fut emplie de ce qu'il y avait à Paris, de plus riche et de plus galant, parmi les demoiselles de moyenne vertu.
Le château coquet, pavoisé, décoré de balcons en saillie, et riant au soleil avec ses briques rouges, ses colonnes à la rustique, et le fer à cheval de son escalier, sous lequel se voyait un ancien buffet-d'eau, était accompagné par derrière, de bois de haute futaie, dont les massifs pressés, touffus, qui s'étendaient sur plusieurs lieues, fourmillaient de biches et de daims. C'était là, tandis que le Duc se promenait seul dans le parterre, garni de vases de métal, et où des jardiniers, dès qu'il rentrait, effaçaient ses pas avec des râteaux, sur le sable roux des allées, que Lyonnette et ses folles amies s'échappaient, et erraient, tout le long du jour. Vêtues de capes bigarrées, de pèlerines à collet vert, d'habits rayés zinzolin et blanc, et tout empanachées de plumes assorties, sous leur parasol à franges, ces nymphes couraient, bavardaient, combattaient, se jetaient des fleurs, inventaient mille jeux pour se divertir, gageaient à qui ramasserait le plus de bruyères ou de champignons, se cachaient par folâtrerie, dans les fougères safranées qui poussent géantes, sous les futaies; et leurs cris, au milieu des allées humides et silencieuses, faisaient s'envoler, tout d'un coup, quelque noir corbeau qui planait dans l'air gris, sur ses lourdes ailes, puis disparaissait en croassant.
—Tiens! voilà encore Flora qui chante, disaient-elles...
Et cette plaisanterie, toujours la même, qu'elles adressaient à la Van Bloemen, leur amie de l'Opéra-Comique, provoquait des rires éclatants qui sonnaient dans le parc tranquille. C'était alors ces jours d'automne, aux matins mouillés et blancs de vapeurs, que le soleil d'après-midi emplit de longs traits de lumière rousse. L'atmosphère, encore tiède et molle, se balançait entre le chaud et le froid; le canal d'une eau transparente, était parsemé de feuilles mortes. Et la fraîcheur des arbres épais, la tranquillité infinie de ce beau lieu, séparé du reste du monde, et où ne s'entendait que le bruit des ruisseaux, le murmure des forêts de pins, et parfois, le rapide galop d'un cerf, détalant au fond des halliers, saisissaient même, par instants, ces pauvres têtes de poupées, et les arrêtaient tout ébahies, au sommet de quelque sentier, devant les échappées de vue et les perspectives charmantes, qui changeaient, tous les cinquante pas,—jusqu'à ce que bientôt, la Fougerette tirât sa boîte à fard, de sa poche, ou que la fantasque Gabrielle Odry regrettât qu'il n'y eût pas là, de chevaux de bois où tourner.
Une après-midi, qu'elles revenaient de cette partie de la forêt où se voient l'épitaphe du Chien, le rocher de la Pierre qui rage, et le rond-point des Daguets, le très léger panier d'osier, que Lyonnette conduisait, la versa au rebord d'un sentier de bruyères et de sable mouillés, sans autre accident que de gâter les volants et les fanfreluches, dont cette belle était attifée. On peut penser les jolis éclats de risée, qui retentirent tout au long de la route, et les coups de fouet cinglants dont Lyonnette stimula les petits poneys écossais, pour rentrer vite au château. Remontée aussitôt dans la chambre du Duc, où se trouvait tout l'attirail de parures et d'ajustements qu'elle avait traînés après elle, la jeune femme, en changeant d'habit, devant le feu clair et pétillant, jouait à mille enfantillages avec Pepa Sanchez et Giovannina Flor, qui lui servaient de caméristes, quand, à ce moment, la porte s'ouvrit, et Otto parut sur le seuil, enflammé, suant, et couvert de boue, car il était venu à pied, toujours courant, depuis la gare de Montigny.
—Mon père n'est-il pas ici? fit-il, d'une voix rauque.
—En voilà un de malitourne! riposta Lyonnette courroucée; qu'est-ce qui lui prend d'entrer comme ça, chez les personnes!
Ses yeux bleus étincelants, son nez levé, ses jolis cheveux annelés, qu'elle secouait d'impatience, et l'incarnat qui lui était monté aux joues, tout faisait d'elle à ce moment, la Bellone la plus mutine, autour de laquelle eussent jamais voltigé les Amours, les Jeux et les Plaisirs. Surprise à demi-rhabillée, Otto la voyait dans les miroirs, dont l'appartement était plein, avec le cou et les bras nus, peu de gorge, mais aiguë et ferme, entre laquelle descendait, au bout d'un cordonnet de soie, un médaillon de vermeil; et son corset de satin mauve-bleu, où la lumière s'irisait comme au col d'une tourterelle, et qui était brodé de vieil argent, laissait voir ses charmantes épaules, délicates et enfantines.
—Ah! vous êtes monsieur Otto! reprit Lyonnette radoucie, et qui reconnut le jeune homme, d'après les nombreux portraits de lui, appendus à l'hôtel Beaujon.—Non! non! il n'est pas ici, le vieux chien-fou, ajouta-t-elle, en allant et venant par la chambre; et son court jupon de dentelles, blanc, léger, tournoyant autour d'elle, découvrait ses jambes, chaussées de bas de soie, couleur de rose sèche... Il s'en est allé à Fontainebleau, avec son singe d'Italien, et l'autre, la vieille momie, qui a des yeux pareils à des braises.