—Bonne Tatiana, je t'aime!... Elle est venue en aide à son vieux père, à son pauvre père!... Ce Floris, ha, ha, ha! je le tiens sous mes pieds!... Tu es un maladroit, docteur... Tu devais l'empaumer, le conduire par le nez, et c'est lui qui se jouait de toi, au contraire... Ah! tu te creusais la cervelle... A moi, vois-tu, cela ne m'a coûté que quelques larmes... Oh! je veux l'entendre m'implorer... Je lui marcherai sur le ventre!

—Allons, dit Ulm, vous oubliez qu'il peut beaucoup contre Votre Altesse.

—Non, plus rien, plus rien, plus rien, plus rien!... Ah çà! es-tu stupide, docteur? Je te dis qu'il est pris, qu'il est à ma merci... Oh! je ne l'aimais guère avant, mais depuis qu'il m'a menacé!... Il affectait de m'appeler son père... Lui, mon fils! Un beau crapaud, ma foi, qu'on m'avait donné là, pour fils!... Un vagabond, un fusilleur qu'on est allé chercher dans les bagnes de France!... Un orgueilleux qui se croit mon égal!... Comme il parlait avec emphase de ses droits, te souviens-tu?... Le diable confonde toutes les femmes!... Parce que la Grande-Duchesse est allée se jeter aux pieds du Tsar... Il a eu peu d'égard pour moi, qui suis le frère de son père!

Ulm approuva, hochant la tête:

—Je l'ai dit alors à Votre Altesse... Elle aurait dû écrire à son neveu, s'opposer à la reconnaissance.

—Non, il n'y avait pas de remède... Alexandre avait donné sa parole à la Grande-Duchesse... Vois-tu, tout disparaît, tout s'écroule... Un esprit de vertige entraîne le Tsar, depuis le jour fatal à la Russie de l'affranchissement des serfs... J'ai haï Nicolas, quand il vivait... je le hais encore. Oui! j'aurais mieux aimé être un moujik, un portefaix à touloupe graisseuse, que de vivre dans sa faveur!... Mais un tel successeur me contraint de le regretter... Ulm, la sainte Russie est morte; l'esprit de la Révolution nous envahit!... Si l'on eût retrouvé, du temps de Paul, mon glorieux père, un drôle tel que ce Floris, on l'eût jeté en Sibérie, dans quelque mine... Mais, du moins, j'empoisonnerai sa joie... Oui! je le torturerai avec art... Je le ferai pourrir ici, rongeant son frein!

—Que s'est-il donc passé? dit le docteur... Ne puis-je savoir?

—Je te dirai cela tout à l'heure... Demain matin, va chez Tatiana!... Ah! il va en crever de fureur... Il me semble voir sa figure... Va demain chez Tatiana... Oh! je veux avoir des témoins de sa déconvenue. J'en rirai un an!... Va chez Tatiana, docteur... Il y a des papiers à signer; dès le matin, tu les lui porteras!... Et l'après-midi, nous signons nous-même la fin de tous nos différends... Va chez Tatiana, docteur... Et n'oublie pas de convoquer le vénérable pope de Sgombro, ainsi que madame la supérieure du couvent de Sant'Orsola... J'ai en tête un tour excellent. Oh! je les prendrai tous pour dupes... Va chez Tatiana. C'est une bonne fille! Quelquefois je disais, vois-tu, qu'il n'y a jamais eu qu'un père heureux, en ce monde: le roi Philippe II, qui fit couper la tête à son fils... Mais je me trompais... Ha, ha, ha! Parfois, ils servent, les enfants servent!... Allons, allons, démène-toi, docteur... Il faut que tout soit prêt sans faute!

Le lendemain, dans la matinée, Floris reçut par un exprès une courte lettre du docteur Ulm. Le confident lui mandait, sans nuls détails, qu'il s'était acquitté de ses ordres, que toutes les difficultés étaient levées, et que S. A. le grand-duc Fédor lui donnerait audience, l'après-midi, ainsi qu'à José-Maria et à la princesse Tatiana, avec lesquels il voulait terminer les affaires de la succession de Mme Maria-Pia. Des billets d'avertissement pour se rendre à cette audience furent aussi portés, sans que Floris s'en doutât, aux principaux familiers du palais, de la part du grand-duc Fédor.