Pour la troisième fois, le grand-duc Fédor se leva:
—Que ce jour, dit-il, soit, dans l'avenir, célébré comme un jour de fête, puisqu'il ramène la concorde parmi nous, et qu'il décharge mes épaules du fardeau accablant que je portais... Si, à mon insu, mes enfants, il m'est arrivé, par trop peu de soin, de léser les intérêts de l'un d'entre vous, je réclame de lui un affectueux pardon. C'est pour moi un plomb sur le cœur, une intolérable angoisse, que d'endurer une inimitié... Et maintenant, pour sceller cette paix, ainsi que pour laver notre âme des soucis et des colères terrestres, nous voulons distribuer ici même, aux serviteurs des deux églises, des marques de notre pieuse libéralité... Holà! qu'on me donne la carte, avec le modèle en relief.
Deux pages entrèrent aussitôt, l'un chargé de rouleaux et de plans; et le second portait la représentation en étain de la chapelle sépulcrale, à coupoles dorées, que le Grand-Duc se faisait bâtir, dans les gorges de la Jagodna. Il la déposa devant Son Altesse, sur un tabouret.
—Approchez, pappas Nicanor, reprit le Grand-Duc, et vous aussi, révérende Mère supérieure... Vous regardez ceci, très digne pope... Ce n'est rien qu'un hochet, un joujou de vieillard, façonné par le potier d'étain, l'image du dernier palais qu'habitera le grand-duc Fédor, quand il plaira au Roi des rois de le rappeler de cette vie temporaire, en l'éternité... Ce jour venu, on portera dans la chapelle, en même temps que ma dépouille, celle de la grande-duchesse Maria-Pia, actuellement à Sainte-Justine, et l'on célébrera l'office orthodoxe pour moi, puis l'office romain pour elle. Nous prenons tous ceux qui sont ici à témoin de notre vœu suprême... Et comme marque de nos volontés, nous donnons au pope de Sgombro, pour rester à jamais attaché à son église, tout le territoire de l'ouest, que vous voyez, là, sur la carte, jusqu'à la Jagodna. Et nous ne doutons pas que notre fils, le grand-duc Floris, avec qui nous possédons maintenant Sabioneira par moitié, ne fasse aussi donation du pays de l'est, qui lui appartient, au couvent de Sant'Orsola. Ainsi la chapelle Saint-Théodore ne sera plus environnée que des possessions des deux églises, de même qu'elle servira aux deux cultes.
—Vous ne doutez pas, dit Floris. Hum!... Mais bon! prenez cela aussi. Mon noble père le souhaite: ainsi, je ne dois pas refuser... Bien! bien! C'est un couvent que ma mère protégeait... je signerai, je signerai!
—Mon fils, repartit le grand-duc Fédor, je ne prétends pas vous contraindre.
—Vous ne me contraignez pas, gracieux seigneur. Personne ne peut me contraindre. Oh! je suis le plus libre des fils!... Et pourtant, ne me croyez pas votre dupe... Je vois fort bien,—oui, je verrais aussi un clocher d'église, en plein midi,—que vous donnez au pope des rochers, des ravines, des lits de torrents, et que vous levez sur ma part, à moi, une bande de terre grasse... Ha, ha, ha! C'est un bon tour, Monseigneur... Toutefois, aisé à déjouer... Mais rassurez-vous... J'ai donné, j'ai donné.
Le grand-duc Fédor répliqua:
—Vous paraissez troublé, monsieur, et si nous demeurions plus longtemps, peut-être perdriez-vous de nouveau, le respect qui nous est dû. En conséquence, nous suspendons la séance, et nous retirons quelque temps, pour laisser à votre sang agité le loisir de se calmer... Isabelle et vous, José-Maria, veuillez nous suivre, ainsi que le pappas Nicanor et madame la Supérieure du couvent de Sant'Orsola.