—Bien dit, bien dit! Vous avez dit le mot!... Si tous les fous ne mangeaient pas de pain... Vrai! c'est ça que j'aurais dû leur dire... Voulaient-ils pas fusiller un pauvre homme, ici, en face de ma cantine?... Et ça devait être un brave homme, un homme respectable et instruit... Non, non, non! je leur dis, ne m'en parlez pas! Allez où vous voudrez, mais pas ici!... Il y avait là le tambour Rouget, la Pologne, Éloi et deux ou trois autres. Et toi, je dis à Éloi, grand lâche, tu permets au premier venu d'insulter ton épouse légitime... Un bon à rien, je dis, un gobelotteur, un feignant, et pas même républicain! Au reste, on sait ce que c'est, le particulier qui épouse la cantinière du régiment... Parfaitement, et avec honneur, qu'il me répond, mais ça n'est pas de la politique! A ce moment, voilà les coups qui partent... Vrai! les jambes m'en tremblent encore, et je dois être blanche comme un drap. Et tous, ils ne savaient que répéter: C'est un espion, mère Éloi, c'est un espion!... Lui, un espion!... Allons donc! Un brave homme, avec l'air si poli, si honnête, qu'on aurait eu envie de le caresser comme un toutou, ma parole d'honneur! comme un petit bichon de dame!

—Che fous crois, matame Éloi, dit Chus. Ces messieurs sont quelquefois pien sauvaches... Ah! ils ont fusillé un homme!... L'autre chour, en leur procantant, comme ch'offrais teux francs t'une fieille montre t'archent, ch'ai cru qu'ils allaient me téforer... Allons, che tis en plaisantant, collez-moi au mur tout te suite! Ma fortune sera faite!... Pien, pien! ils sont cheunes, ils s'amusent... Safez-fous quel était cet homme qu'ils ont fusillé? reprit-il.

—Vous n'étiez donc pas avec Just? dit la cantinière.

—Non, che ne fais que t'arrifer au Père-Lageaise.

La vieille haussa les épaules:

Au Père-Lageaise! Ah! malheur! Est-il Dieu permis, grommela-t-elle, d'arranger le français comme ça!... Mais afin de vous dire chaque chose, c'est un pauvre homme qu'ils ont arrêté, soi-disant espion versaillais, devant la porte du cimetière. Paraît qu'il avait adressé des interrogatoires suspects à des citoyennes qui dépavaient: dans quel quartier Wrobleski commandait, si elles connaissaient le citoyen un tel, comme si l'on était espion, pour avoir dans Paris des amis qu'on s'informe!... Alors donc, les femmes ont couru sur lui; c'était le moment où nous arrivions, la Pologne, le tambour Rouget, le citoyen Pompon et quelques autres. Grâce! grâce! qu'il répétait en s'enfuyant... Ah! tu me demandes des grasses! je m'en vas t'en donner une maigre! lui répond une citoyenne, et pan, pan, pan! sur lui, avec son revolver... Ah! tu me demandes des grasses! je m'en vas t'en donner une maigre!... Là-dessus, nous avons pris l'homme et on l'a amené ici, où le vieux Just a fait son jugement, censément en justice du peuple, comme espion, au rond-point des Anglais... Le pauvre homme! Lui, un espion!... Pour sûr, de sa vie, de ses jours, il n'avait espionné une puce. Je n'ai jamais été pucelle, si cet homme-là était un espion!... Le vieux Just a fait un discours... Plus de sceptres, plus de couronnes! qu'il criait... Bon! que nous dit le citoyen Pompon, il restera toujours bien quelques couronnes de Vénus... Vous devriez avoir honte! je lui dis... Fi! fi! sur votre mauvais cœur... Et le pauvre homme qui répétait: Je ne suis pas Français; je me réclame de l'ambassadeur de mon pays... Sans compter que, rien qu'à son accent, ça s'entendait de quinze mètres, bien sûr!... Enfin, bref, ils l'ont condamné, et comme c'étaient la Pologne et Rouget qui l'avaient amené, on les a chargés, par honneur, de lui faire son exécution... Tas de manants, de malpolis! Tenez, seulement d'en parler, le sang me monte à la figure, monsieur Chus!

Le fripier secoua la tête d'un air pénétré. Ensuite, reprenant, après un silence:

—Mais, tites-moi, matame Éloi, ne sait-on pas qui était ce malheureux? Afait-il tes pichoux, une montre?

—Ah! les brigands!... Une montre, vous dites... Bah! que voulez-vous qu'il lui soit resté avec des grossiers, des garnements sans conscience comme ça? Tous pires que la bande à Vidocq!

—Il fautrait cepentant s'enquérir, repartit Chus... C'est en temantant qu'on parcourt le monte... Le paufre homme aura peut-être tes papiers pour étaplir son itentité.