—Pourquoi? répliqua le sculpteur. Bah! qu'un coup de prosecco m'étrangle, si ce radis fourchu, cette mandragore, cette botte de paille habillée, cette peau de singe pleine d'étoupe, ne vient à Sabioneira pour y faire la cour à Josine!
—A Josine! Allons, perds-tu l'esprit?
—Eh bien, quoi! Monseigneur, de plus jeunes qu'elle n'ont-elles pas déjà prononcé le oui? Vous pouvez m'en croire, signor mio! Dans son grand coffre à sacrements, le bonhomme Colloredo a pris aussi celui de mariage. On ne sait que faire de ce long flandrin, et on voudrait l'établir, c'est certain....
Deux heures après, arriva de Raguse messer Zeroli, conseiller de cour, ad latus pour les affaires civiles du gouverneur de Dalmatie, et qui venait seconder l'archevêque dans ses efforts de pacification entre Sgombro et Zemenico. Son aspect surprenait tout d'abord. Avec des jambes quelque peu torses, il était maigre et singulièrement petit, et si vif que tous ses mouvements tenaient de la marionnette. Cette figure bizarre ne l'empêchait pas de se mettre en avant dans les compagnies, et d'attaquer de galanterie les dames, pour lesquelles il se croyait de grands talents. Mgr Colloredo le mena chez Leurs Altesses, qui le retinrent à loger au palais.
Jamais Josine ne parut avec tant de brillant qu'en ces jours-là. Sa gaieté, son esprit, ses grâces la rendirent comme la divinité de Sabioneira. Jusqu'à ses regards étaient comptés; et ses paroles, adressées au petit messer Zeroli, lui imprimaient un air de ravissement. Floris ne bougeait d'avec d'elle, tout occupé de l'amuser, de la faire valoir, de rechercher son goût et son approbation. Les troubles de la grossesse d'Isabelle, qui la confinaient dans sa chambre, avec Tatiana pour compagne, achevaient de faire de Josine l'unique reine des plaisirs. Son appartement devint donc le centre des divertissements. C'était où se rendaient chaque jour les hôtes et les commensaux, où se donnaient les collations, les jeux, les après-soupers, les musiques. Bientôt même, la Casa d'Oro se trouvant quelque peu exiguë, Josine prit, pour recevoir, au palais même, le grand Salon des tableaux anciens, fort poudreux et abandonné, mais que l'on accommoda bien vite.
Une après-midi, que Giano vint de bonne heure chez la princesse, il la trouva qui s'amusait à peindre, ainsi qu'elle faisait quelquefois. Assise devant son vélin, en grand habit, elle était environnée de théorbes, de basses de viole, d'in-quarto aux feuillets ouverts et jetés sur les dalles de marbre, de roses, de hanaps de vermeil, de citrons pelés en spirale, jusqu'à d'énormes coquillages, dont il semblait qu'elle eût voulu arranger une nature morte. Un Silène de marbre grec ricanait, du haut d'un scabellon; et, vis-à-vis de la princesse, un petit singe talapoin, à longue queue, s'agitait sur un perchoir de vernis rouge, où le retenait une chaînette d'argent.
—C'est toi, caballero Giano? fit Josine, en se retournant. Eh bien! m'apportes-tu enfin la copie de ce portrait d'après Vinci, qui est tout le mien, prétends-tu?
—Par ma foi! ce sera demain, sans faute, repartit Giano.
—Bah! pas plus demain qu'aujourd'hui. Le soir, quand vous avez soupé, signor nécromant, vous promettez tout... Le matin, vous oubliez tout... Que ne soupez-vous le matin!...
Elle continuait de peindre, tout en souriant. Le sculpteur, derrière elle, reprit: