Une pluie d'orage empêcha, un soir, toute promenade dans les jardins, en sorte que les invités se retirèrent de meilleure heure que de coutume. Josine, après quelques moments de conversation languissante, dit bonsoir à Tatiana et à Floris, et regagna son appartement, où sa toilette l'attendait. Mais, renvoyant toutes ses femmes, hors la seule Barberine, elle passa aussitôt avec elle dans le petit cabinet des Miroirs. Un grand chandelier ancien de fleurs et d'oiseaux, en verre rose et vert de Murano, s'y reflétait aux murailles de glaces. Des boîtes de fard entr'ouvertes, des coffrets, des bonbonnières, étaient épars sur l'étagère de toilette, tandis que de vieux masques noirs de carnaval, retrouvés sans doute dans quelque tiroir, jonchaient au hasard les dalles de marbre.
—Eh bien, Rina, dit la princesse, en même temps que sa camériste préférée commençait à la coiffer de nuit, de tout ce beau monde de cavaliers qui nous sont arrivés depuis huit jours, lequel te semblerait, à ton gré, l'amoureux le plus accompli?
—Je ne sais, madame, dit Barberine. Il serait honteux que moi, pauvre fille, j'allasse regarder en face de si magnifiques seigneurs.
—Bah! en face ou de profil, peu importe!... Ne trouves-tu pas, reprit Josine, en se penchant vers le miroir, que j'ai le teint un peu altéré?... Tiens, redis-moi leurs noms, l'un après l'autre.
—Eh bien, il y a d'abord le conseiller, messer Zeroli de Raguse.
—Passe, passe! s'écria la princesse... Ha, ha, ha! Depuis qu'il a chanté l'autre jour, il se met des bandeaux de ouate autour du cou. C'est à nos oreilles qu'il eût dû en mettre!... J'ai boudé, oui! j'étais furieuse... Endurer un glapisseur pareil!... Aussi, j'ai pris, le lendemain, pour rompre la malechance, mon beau lis de saphirs et d'émail... Et cela n'a pas manqué, en effet.
—Votre lis de saphirs, madame?
—Oui, oui, Rina... Tiens, donne-le-moi! Il me porte bonheur, c'est certain... Quand notre carrosse a versé, voilà trois ou quatre ans, je n'ai eu aucun mal, grâce à lui, et aux bals où je le mettais, je passais toujours pour la plus jolie... Une fois, chez les Nostitz, la cire d'un lustre a gâté je ne sais combien de toilettes: moi, rien, parce que j'avais mon lis!... Bon petit lis! Et elle le baisait. Agathe coud un trèfle à quatre feuilles dans la doublure de ses robes; mais je n'y crois pas, allons donc!... Qu'est-ce que nous disions?... Ah oui! Ne me nomme parmi nos invités, que ceux dont on pourrait faire des soupirants... Laisse les vieux, laisse les vieux!...
—Eh bien donc, que pense Votre Grâce du comte Tiberio Spada?
—Un nez! un nez! exclama la folle enfant. Le comte Tiberio Spada est une partie de son nez... Seigneur Dieu! serais-je condamnée à des soupirs proboscidiens?... Oh! son nez est un marteau de porte, un soc, un éperon de vaisseau, une double flûte quand il soupire, un serpent de lutrin quand il ronfle; et, en tout temps, un alcoolomètre, où on lit les degrés de l'eau-de-vie qu'il a bue... Non, non, non, pas de comte Spada!