La cantinière se récria:

—Comme vous me demandez ça! on dirait que votre chemise brûle... Est-ce que vous êtes si pressé? Je ne suis pas une Cosaque ou une Prussienne, entendez-vous! et je n'ai pas besoin de schlague pour répondre... Allons, c'est bon, c'est bon, monsieur Chus; je ne vous en veux pas, pour sûr!... Eh bien donc! on m'a dit son nom; mais, pour les noms, j'ai si mauvaise tête!... Enfin c'est lui, il y a quelque temps, qui a repris le fort d'Issy. Les Versaillais l'ont repris depuis; et, à partir de ce moment, voyez-vous, je n'ai plus eu bonne idée pour la Commune; mais, comme je vous le disais, c'est lui qui l'a repris. Et j'ai souvent été là-bas, du temps qu'il y commandait. Voilà qu'un jour, en plaisantant: Ah! madame Éloi, qu'il me dit, ils ne vous règlent pas leurs comptes, qu'il me dit,—et je sais pourquoi il me disait ça,—mais Thiers leur réglera le leur; et il fallait les voir tous rire. Présent! fait un obus qui arrive, et voilà quatre de mes lascars par terre... C'est le lendemain, par trahison, que nous avons reperdu Issy, et il s'en est allé servir avec son ami Wrobleski, à la Butte-aux-Cailles. Et même je ne l'avais pas revu depuis le matin de l'obus; car, tenez, je le disais encore hier à Éloi. Mais, ce soir, il est arrivé pour savoir si Montmartre était pris, à cause que le bruit en circule, et pour prévenir le vieux Just de tirer contre le pont d'Austerlitz, où les Versaillais ont des canonnières... Comme il m'a dit qu'il avait faim et que voilà deux nuits qu'il ne dormait pas: Tiens, mange, mon beau coq mignon, je lui ai dit, et une fois qu'il a eu mangé, il s'est endormi près du feu... Mais, attention, il se réveille!

En effet, le dormeur prononçait des paroles confuses; puis, il ouvrit les paupières et se dressa. Des gouttes de sueur lui tombaient du front, ses mains pâles tremblaient de fièvre. La cantinière s'avança vers lui.

—Allons, à merveille, fit-elle. J'allais tout justement vous réveiller, comme vous me l'aviez commandé.

—L'air est âpre, répondit le jeune homme. La rosée de la nuit m'a glacé... Ah! quelle heure est-il?

—Eh bien, il ne doit pas être fort loin de deux heures... Mais, ma foi, écoutez, monsieur. Tout beau garçon que vous êtes, je ne voudrais pas vous avoir pour camarade de lit, bien sûr!... Non, non! Ce n'est pas ça que je veux dire. Ce n'est pas ce que vous pouvez penser... Mais vous parlez, vous vous tournez, vous vous agitez, comme un cheval sous son collier, ma foi!... oui, comme un cheval qui regimbe.

L'homme, les yeux vaguement fixés à l'horizon, agrafait son lourd ceinturon. Il reprit, en secouant la tête:

—J'ai fait un rêve, madame Éloi, un rêve si horrible et si noir, que j'en frissonne encore, à présent.

—Un rêve! s'écria la cantinière... Oh! monsieur, racontez-le, je vous prie. J'aime tellement entendre les rêves!... Mon Dieu! mon Dieu! je pourrais rester des heures entières à en écouter... Oh! racontez-le, je vous prie.

—Eh bien soit! commença le jeune homme... Il me semblait que je marchais dans un grand cimetière, qui était semé d'os humains... Et, tout en marchant, je me disais: Pourquoi ma mère tarde-t-elle?