—Qui m'eût dit, fit soudain l'aveugle, après quelques instants de silence, qui m'eût dit que jamais je t'appellerais abandonnée!

—Oh non! Floris m'aime toujours, s'écria Isabelle.

—Pourquoi alors, répliqua Tatiana, le voit-on si peu avec toi? Pourquoi te salue-t-il à peine, d'un bonjour distrait? Pourquoi a-t-il pris, pour donner des fêtes, le temps où tu n'y peux assister? Est-ce là ce qu'il se doit à lui-même et ce qu'il doit à Isabelle? Ces folies, ces frivolités sont-elles dignes d'un Grand-Duc?... Au reste, poursuivit l'aveugle, ce n'est pas lui seulement que j'accuse. Le mal provient aussi, chère sœur, de ce caprice de notre père qui le retient en Dalmatie, et de l'oisiveté forcée où vit mon frère, à Sabioneira.

—Tu ne le connais pas, dit Isabelle. C'est le cœur le plus fier, le plus noble...

—Je le connais, reprit Tatiana. Je pèse ses moindres paroles, et jusqu'à ses silences même. Il a en lui un appétit d'action qui dévorerait des mondes. Comme dit Gœthe de son Faust, il veut du ciel les plus belles étoiles et de la terre chaque sublime volupté... Mais il est inconstant et léger; je redoute de tels caractères... Comme il a supporté aisément la perte de la Grande-Duchesse! Elle eût donné pour ce fils retrouvé sa vie et son bonheur éternel. De lui, elle n'a obtenu que quelques larmes.

—Floris connaissait peu sa mère, repartit Isabelle. Il l'a noblement regrettée, sans faire montre de sa douleur... Que de fois je t'ai entendue dire, chère sœur, qu'il y avait quelque lâcheté à verser des larmes devant les autres!... Et toi-même, tu n'as pas pleuré.

—Oui, c'est vrai, répondit l'aveugle. Il est indigne d'une âme fière de se fondre en gémissements. J'ai donc caché et dévoré mes pleurs, mais mon cœur reste toujours percé du souvenir sanglant de cette mort... Il me réveille chaque nuit, et, le jour, se mêle sans cesse à mes pensées.

Alors, elles ne parlèrent plus. La brise marine soufflait, les pins bruissaient faiblement, tandis que le carrosse magnifique, au trot de ses quatre chevaux, longeait le golfe uni comme un lac. Mais près du tombeau de Simonetta, la Grande-Duchesse tira son cordon, se fit descendre avec Tatiana, séduites toutes deux par le beau temps, la douceur charmante de l'air: puis, envoyant le carrosse en avant, elles commencèrent de marcher dans l'épais gazon semé de colchiques. Des corneilles, des goélands, des oies marines se jouaient sur les eaux, en battant des ailes. Le ciel, tout tacheté d'argent, resplendissait comme un immense satin bleu.

Soudain, Tatiana tressaillit:

—Est-ce que je n'entends pas, murmura-t-elle, le galop du cheval de Floris?... A nous autres, malheureux aveugles, l'air sonore envoie cent messages qui nous préviennent, à défaut de nos yeux.