—Elle revient à elle, murmura l'aveugle... N'ayez aucune crainte, mon frère. Elle s'est quelque peu fatiguée... Bien! voici le carrosse avancé... Nous allons rentrer au plus vite.

Le Grand-Duc resta seul sur la plage. On entendait gronder au loin, de moment en moment, les détonations de la fête.

—Silence, bruit stupide! exclama-t-il. Silence, tapage grossier! Il faut du vacarme à tous ces gens, comme à des écoliers lâchés... Ah! j'aurais dû faire ce que je disais, suspendre les préparatifs, commander que l'on enlevât les pavillons... Quelle heure est-il? Le soleil décline... Ils ne m'ont pas même attendu... Cet insolent Gianettino!... Mais je m'en vais les troubler, par le ciel! Je tomberai au milieu de leur joie.

Son cheval paissait à l'écart; le Grand-Duc se mit en selle et partit. Il traversa, toujours au galop, la gorge des Rochers de bitume, et atteignit bientôt le marais de Vogoritza. Un lourd brouillard, presque continuel en ce lieu, couvrait les eaux immobiles et noires.

—Holà! cria Floris... Batelier!

—Voilà! voilà! répondit une voix, du milieu de l'étang. J'arrive!

Une grosse barque parut. On y apercevait confusément plusieurs figures, à travers la brume; et, lorsque le bac toucha la rive, Floris, non sans étonnement, en vit sortir des femmes et des enfants, portant des cages, des chaudrons, des hardes, des ustensiles de ménage, comme des gens forcés de s'enfuir en toute hâte.

—Qu'y a-t-il? fit brusquement le Grand-Duc. Qui êtes-vous? où allez-vous?

—Ces chiens de Sgombro ont rompu la trêve, répondit une des femmes. Ourosch s'est remis à leur tête. Ils ont fondu ce matin sur Potok; ils ont coupé les oliviers, détruit les barques... Le frère de ma mère habite Zemenico; nous allons lui demander asile.

—Ah! l'on va donc se battre! s'écria Floris... Bien, Ourosch! saccage, massacre! Sois implacable! pas de pitié!... Égorge les vieillards! tue les femmes! écrase les enfants à la mamelle!... A quoi sert-il qu'il y ait des coquins au monde?