—Vous, des torts, chère maîtresse!... Vous qui montrez tant de bonté envers tous, qu'on croirait qu'il habite en vous un ange du paradis!

—Non, non, je n'aurais pas dû l'importuner, dans un tel moment... Laisse-moi... La faute est à moi seule... Monseigneur pouvait croire, en effet, que je venais épier sa conduite...

Un fracas de roues passa sous les fenêtres, avec des voix et des lueurs de torches. C'était le cercueil du Grand-Duc, que Jacinto ramenait de Raguse.

—Le cercueil de Mgr Fédor! dit Isabelle, après un long silence... Oh! plutôt, que n'est-ce le mien!

Il y eut, toute cette nuit, sur l'étang de mer et dans les jardins, un va-et-vient de lumières errantes: on apportait, à Sabioneira, le cadavre de Son Altesse. L'ouverture en fut faite de bon matin, dans le laboratoire de Stepany, en présence de M. Manès et de quelques-uns des domestiques; après quoi, avec l'assistance d'un apothicaire qu'on avait mandé de Cattaro, Stepany embauma le corps. L'opération fut longue et pénible. Une odeur intolérable emplissait la vaste salle; çà et là, des mixtures blanchâtres fumaient à l'air, sur des soucoupes; les vitres, à quinze pieds de terre, étaient grandes ouvertes; et l'on voyait, le long du mur, le cercueil béant.

Le soir même, après le dîner, ceux des invités qui étaient restés, parurent, un à un, dans la salle transformée en chapelle ardente, où avait lieu l'exposition du corps. C'était l'ancienne galerie des gardes, du temps qu'il y avait des Cypriotes en garnison à Sabioneira, mais qu'au dix-huitième siècle, on avait magnifiquement ajustée en salon de fête. Les visiteurs étaient reçus par ser Pistolese, vêtu de deuil, qui les menait jusqu'au cercueil, posé sur une estrade de trois marches. Le pope de Sgombro, tout debout au pied du catafalque, avec son bonnet et son livre, leur présentait le goupillon; et chacun, après avoir jeté l'eau bénite, s'écoulait sans bruit, au fond de la salle, où se trouvaient déjà rassemblés M. Manès, l'abbé Lancelot, le baron Mamula, d'autres encore, qui causaient ensemble, à voix basse.

Vers neuf heures, Floris parut. M. Manès vint aussitôt à sa rencontre:

—Ah! Monseigneur, je puis vous joindre enfin!... J'ai reçu, dans la matinée, une dépêche du comte Popoff, le chambellan envoyé par le Tsar, pour le représenter aux obsèques. Il m'annonce qu'il sera ici vendredi soir.

Le Grand-Duc inclina la tête, sans répondre. Les coups furieux du bora ébranlaient les hautes fenêtres, drapées, du haut en bas, de velours violet, à crépines d'or.

—Votre Altesse a trouvé mon billet? poursuivit Manès, après un silence. J'ai pris sur moi de commander qu'on cachât cette mort, provisoirement, à Sa Grâce Tatiana. Depuis quelque temps, en effet, comme je vous l'ai expliqué, je traite la Grande-Duchesse pour une affection du cœur. Sa maladie traverse, en ce moment, une période redoutable, et toute vive émotion, survenant au cours de cette crise, pourrait être fatale à votre sœur.