Le gros majordome hocha la tête:
—Bah! à Podgor ou à Stagno, je voudrais le voir moins près d'ici!... Il n'est pas homme à laisser son fiel lui rancir longtemps au cœur; il l'a bien prouvé dans sa première affaire, avec ce pauvre Cirillo; et Monseigneur, à tort ou à raison, l'a grandement offensé... Dieu me garde de qui je me fie, disait saint Bernardin de Feltre... Rousseau, mauvais poil! c'est le proverbe... Rappelez-vous ce que je dis là!...
Une foule immense couvrait la plaine, dans la matinée du samedi, quand le cortège des funérailles se mit en marche. Jusque de Zara, du Montenegro et des bouches de Cattaro, il était venu des Morlachs. Les lourds chariots peints, dételés, encombraient la plage, au pied des murailles, et quantité de barques et de trébacs, dont plusieurs portaient à leurs voiles des bandes noires, en signe de deuil, ne cessaient encore d'aborder. Tout à coup, au travers des arbres, de grands panaches de plumes noires apparurent. C'était le premier char funèbre qui s'engageait dans l'avenue. Alors, les femmes brisèrent contre terre, par centaines, des vases d'argile, qu'elles avaient eu soin d'apporter.
Mais le cortège s'avançait avec lenteur. Il fut longtemps à sortir du parc et à déboucher dans la plaine.
En tête, marchaient les acolytes, porte-encensoirs, porte-flambeaux, porte-clochettes, qui précédaient une haute croix de vermeil. Deux files de prêtres en surplis, amenés la veille de Raguse par Mgr Colloredo, venaient en avant du premier cercueil, couvert d'une toile d'or noire, et que traînaient six chevaux noirs caparaçonnés. Le cercueil du grand-duc Fédor passa ensuite, élevé sur un chariot d'armes et seul au milieu d'un large intervalle. On se montrait les six piqueurs marchant auprès des chevaux, les roues à rayons d'or flamboyants, avec l'aigle de Russie à deux têtes qui couronnait le chariot.
Puis, défilèrent sous leurs voiles blancs, les Religieuses de Sant'Orsola. Il se fit une poussée dans la foule; des cris douloureux s'élevèrent: et, au milieu des femmes de la Grande-Duchesse, sur un chariot tout couvert de fleurs, on aperçut le cercueil d'Isabelle. Alors, s'exhala comme un grand sanglot; des allées avoisinantes, la multitude se dégorgeait; et pêle-mêle avec les carrosses de deuil et les serviteurs de Sabioneira, la masse entière des Morlachs suivit le cortège funéraire. Il s'allongeait, en serpentant et par colonnes inégales, sur la vaste lande. Le vent sifflait; de maigres brins de thym frissonnaient à ras du plateau, d'où l'on découvrait la mer. Les flots couleur d'ardoise clapotaient, et l'œil se fatiguait sur cette plaine aride, tachetée d'écume çà et là.
Mais, au pied de la haute montagne, les chars funèbres s'arrêtèrent. On en retira les cercueils, et le convoi s'engagea sur la roide corniche en zigzag taillée le long du mur de roche. La Jagodna mugissait au-dessous avec un fracas épouvantable. Sept ou huit ruisseaux, s'y précipitant par cascades du haut des rochers, emplissaient l'étroit défilé de tumulte, de fumée, d'écume. D'énormes blocs pendaient de tous côtés; des corbeaux s'envolaient en croassant. Puis, à travers les chênes rabougris, des coupoles dorées se levèrent. C'étaient les dômes à la russe de la chapelle sépulcrale, bâtie par le grand-duc Fédor, au sommet de l'escarpement le plus effroyable de ces montagnes.
Une foule de femmes et de Morlachs, dont les cierges tachaient le jour comme de milliers de larmes jaunes, se pressaient déjà sur l'esplanade. Par le porche béant, l'on voyait, au fond, l'iconostase resplendissante; et toute la cérémonie, s'engouffrant dans la petite église, s'y rangea sur les galeries, le long du chœur et dans la nef, où les deux cercueils d'Isabelle et de Maria-Pia reposaient sous un dôme ardent, composé de treize hauts clochers. La bière du grand-duc Fédor demeurait exposée à l'entrée.
Une porte s'ouvrit au fond du chœur, et de derrière l'iconostase, on vit s'avancer, à pas comptés, la longue file des acolytes, puis les ecclésiastiques en surplis, que suivaient les deux prélats, côte à côte. Mgr Colloredo, la crosse à la main, portait la chape lugubre, avec la mitre de toile d'argent, et José-Maria, le célébrant, se montrait revêtu d'une chasuble et d'ornements noirs.