Des exclamations de terreur partirent du milieu des femmes rassemblées au jardin; les convives, dans le salon, s'étaient levés en désordre.
—Quels sont ceux, reprit Tatiana, qui osent ainsi se porter en armes sur les terres du grand-duc Fédor?
—Ourosch! Ourosch!... C'est ce chien de Sgombro, uni à ces Bosniens réprouvés, à ces Turcs plus damnés que les flammes de l'enfer même!... Ils comptent surprendre Sabioneira... Prends garde à toi, prends garde à toi, ma colombe!... Ils ne sont pas un, ni trois, ni cinq: ils sont peut-être cent, peut-être mille!
Des détonations assez proches éclatèrent à ce moment. Alors, une clameur lamentable s'éleva:
—Jésus! Jésus! nous périssons!
—Voici les démons!
—Nous sommes perdues!
—Silence! commanda Tatiana... Mes chers seigneurs, ne craignez rien, ajouta-t-elle en tournant la face vers les convives qui pâlissaient. Pas un cheveu ne tombera de la tête des hôtes du grand-duc Floris... Puisque mon père est mort et mon frère blessé, je leur succède pour commander... Qu'on arbore l'aigle russe au-dessus des portes! Qui osera violer notre palais?... Mais taisez-vous, femmes! taisez-vous donc! Vos maris ne sont-ils pas là pour vous défendre?... J'entends leur foule autour du pavillon... Laissez-les entrer! Qu'on ouvre les portes!
Un flot de Morlachs, en tumulte, envahirent le jardin. Ils brandissaient des kandjars, des pistolets, élevaient en l'air de longs fusils, vociféraient des chants de guerre. La plupart étaient accourus de Zemenico, au bruit de la rapide incursion d'Ourosch, qu'avaient semé les fuyards de Zaradese; d'autres, en revenant du convoi funèbre, avaient été surpris par la nouvelle. Une vaste acclamation salua Tatiana quand elle parut à la balustrade:
—Amis, dit-elle, vous êtes impatients de combattre!