Vers le commencement du printemps, Floris partit seul pour la Hongrie. Puis, on le vit, tour à tour, dans la plupart des grandes villes de l'Europe: Londres, Édimbourg, Lisbonne, Madrid, Naples, Rome, Vienne, Berlin. Il paraissait ne pouvoir vivre que hors de lui-même, pour ainsi dire, dans le mouvement et le torrent des voyages, ou dans le bruit de la débauche, qui l'arrachait à son inquiétude, à force de tumulte et d'excès. Il joua, gagna, reperdit, et toujours le plus gros jeu; il eut des maîtresses, des duels, une vie effrénée d'aventures. Puis, soudain, il quitta l'Europe.
Les paris s'ouvrirent au Carlton-Club, où il venait de gagner cent mille livres, si «ce nouveau caprice de vagabond» passerait ou ne passerait pas le jour du derby: en d'autres termes, si le Grand-Duc serait, dès le mois de mai, de retour à Londres. Mais deux semaines après son départ, les journaux de New-York annoncèrent, à l'extrême surprise de tous, le mariage du grand-duc Floris avec la sœur de sa première femme, la princesse Josine de Bourbon et Bragance. La bénédiction nuptiale leur avait été donnée sans éclat, et en quelque sorte à la dérobée, dans une chapelle irlandaise de Brooklyn.
Au reste, les nouveaux époux, loin de revenir en Europe, parurent disposés, au contraire, à s'enfoncer de plus en plus dans les terres et les mers immenses qui s'ouvraient devant eux, à l'occident. On mettait en vente, à San-Francisco, avec grand tapage américain, un yacht de plaisance à vapeur destiné par le riche farmer qui l'avait fait construire, pour un voyage autour du monde. Floris l'acheta, en changea les emménagements intérieurs, qu'il ajusta, boisa, dora, avec force meubles magnifiques. On y pratiqua même, pour M. Manès, qui accompagnait le Grand-Duc, un laboratoire de chimie; et le Black-Swan, ainsi rebaptisé, ne tarda pas à prendre la mer, emportant les trois voyageurs. Il fut signalé çà et là dans les mers de l'Océanie, aux îles Hawaï, à Taïti, à Sydney et dans d'autres ports de l'Australie, à Batavia, à Manille, puis à Hong-kong, sur la côte de Chine. Agathe de Putbus, maintenant mariée, reçut de Pékin, par la légation, une longue lettre où Josine racontait en gros son voyage: les îles tristes, couvertes au flux par la mer et plantées de cocotiers, les tempêtes, l'air puant de soufre, les parfums inconnus dans les bois, les chauves-souris monstrueuses, les sultans, les chars de triomphe, les danseuses mitrées d'or, les pros dorés à cent rameurs, les villes qui, au temps des pluies, ont l'air bâties dans de vastes lacs; puis, les Chinois avec leur visage couleur de cendre, leurs fleuves populeux comme des rues, et la saleté de Pékin. Bientôt, on sut que le Grand-Duc se trouvait à Yokohama, d'où il parcourut tout le Japon; après quoi, débarqué à Calcutta, il y fut reçu et traité à merveille par le vice-roi. Mais rien ne fut pareil aux fêtes que donnèrent en son honneur les rajahs de Djeypour, d'Oudeypour, de Baroda, de Gwalior, avec des nautchs de bayadères, des bouffons, des rhinocéros, des cortèges d'éléphants peints et dorés, des lâchers de pigeons ramiers par volées de quarante mille, des combats de buffles et de sangliers, des batailles de poudre rouge dans les rues pendant les six semaines du holi, qui est le carnaval indien, des festins au milieu des bois, des chasses aux flambeaux, des feux d'artifice, des milliers de flotteurs de naphte qu'on lançait, la nuit, sur le fleuve. Ensuite, remontant au nord, Floris avec la Grande-Duchesse séjournèrent dans le royaume du maharana Pertap-Singh, ancien ami du grand-duc Fédor. Ils s'y préparaient, disait-on, à un voyage d'exploration dans le Ladak et le Tibet. Leurs lettres devinrent plus rares; une année encore passa. On les oubliait peu à peu; l'obscurité se fit sur eux.
Le renversement de la mousson, au printemps de 1880, fut accompagné dans la mer Rouge d'ouragans si furieux, que les plus vieux pilotes des ports n'avaient pas souvenir d'une pareille violence. Les désordres et les naufrages furent infinis sur les côtes. C'est le temps où les hadjis de la Mecque débarquent à Djeddah pour leur pèlerinage: de tous les pays musulmans, il en arrive par milliers, sur des vaisseaux anglais, indiens et arabes. L'atterrage de ce port est dangereux. Le gouverneur turc, chaque nuit, faisait allumer de grands feux.
Une après-midi, vers cinq heures, M. Cadwalader A. Cripps, consul des États-Unis à Djeddah, se baignait, non loin de la ville, sur une plage déserte, quand il vit s'avancer au bord de la mer, un homme coiffé du tarbouch et vêtu de la stambouline. Le survenant, en faisant de grands gestes et interpellant l'Américain, qui se hâta vers le rivage, l'avertit que Son Excellence le caïmacan le priait de se rendre sans retard à la maison d'Ahmed Gha'lid. Il s'y trouvait des naufragés d'Europe qu'un boutre arabe avait recueillis, et le consul était mandé, comme témoin officiel, pour entendre leurs dépositions.
—Ah! tiens! c'est vous, Sidi-Nazarian, dit M. Cripps, qui reconnut le secrétaire-interprète du gouverneur. Bien! bien! je suis à vous, effendi... Des naufragés... hem! grommela-t-il, tandis que son nègre l'enveloppait dans une sorte de longue robe de coton blanc, fort sale, et ornée à l'entour des poches d'agréments en chenille rouge... De pauvres diables manquant de tout, et pour lesquels il faudra, je parie, ouvrir encore quelque souscription!... Pourquoi est-on venu me déranger, ajouta l'Américain d'un ton d'humeur, au lieu de requérir mon collègue de la «vieille chère Marâtre», ou bien l'autre, le petit Français?
Sidi-Nazarian tourna lentement vers M. Cripps son visage noyé de graisse:
—Vous savez bien, répondit-il, que les consuls d'Angleterre et de France sont partis hier pour Kondofah, en compagnie de Son Excellence Kiamil-Pacha, notre gouverneur, et des membres de la commission sanitaire internationale. C'est ce qui fait que le caïmacan est gouverneur par intérim.
M. Cripps haussa les épaules: