—Le frère ou le cousin du Tsar! exclama M. Cripps, qui donna les marques de la plus vive agitation. Comment pouvez-vous bien me prévenir si tard, effendi!... Mammo! Mammo! mon habit! cria-t-il. Voilà! je suis prêt dans l'instant... Le frère ou le cousin du Tsar!... C'est inconcevable, effendi! Votre conduite est inconcevable!... Pas un seul mot pour m'avertir!... En vérité, on se croirait ici tombé sur une autre planète, soumis à d'autres conditions primordiales de la vie... Au moins, lui a-t-on dit mon nom? Sait-il que dans cette contrée barbare il y a un Américain, un représentant des États-Unis, de la libre nation qui marche à la tête de toutes les autres? Et M. Cripps, dans son enthousiasme, cingla de son jonc, amicalement, les jambes noires de Mammo... Le frère ou le cousin du Tsar!... Allons, vite, en route, en route, effendi!

Tous deux rentrèrent dans Djeddah, par la porte de la Grand'Mère, et en suivant des rues bruyantes et tortueuses, ils dépassèrent le Bazar. Des cages de bois treillissé sortaient des murs; çà et là, on apercevait, sous l'arcade sombre des boutiques, un potier ou quelque brodeur, travaillant les jambes croisées; des portefaix, des âniers se heurtaient; souvent, il fallait se ranger devant une file de dromadaires, qui portaient le long de leurs flancs, en équilibre, des jarres d'eau ou des couffes de fruits. Puis, ils laissèrent à droite une mosquée, d'où s'élevait un minaret. Des pèlerins, arrivés le matin, campaient sur la place, en désordre: femmes voilées, hadjis vêtus de blanc, vendeurs agitant des sonnettes, négresses s'avançant courbées sous de grandes cornes remplies de boisson, ou sous des meules à écraser le blé. Les habitations devinrent plus rares; ensuite, le terrain s'élargit, et au fond d'une sorte d'esplanade, l'Arménien et son compagnon aperçurent un bâtiment blanc, à étroites fissures grillées. C'était le palais d'Ahmed Gha'lid.

Ils passèrent un long portail, gardé par quelques capidgis, dont le logis donnait sous la voûte. Trois ou quatre coureurs promenaient, dans une vaste cour sablonneuse, les chevaux superbement harnachés qui avaient apporté le caïmacan et sa suite; des soldats déguenillés fumaient ou dormaient, au pied des murs; et un petit esclave noir paraissait guetter les arrivants, du haut d'un escalier de bois précédant une porte basse que surmontait une inscription en gros caractères arabes, bleus et verts. Faisant un signe à l'Arménien, l'enfant se mit à marcher devant lui, le long d'un couloir obscur. Il écarta une tapisserie, et le secrétaire-interprète pénétra, suivi de son compagnon, dans la salle d'audience, voûtée et blanchie à la chaux.

—Ma révérence à la noble assemblée, dit Sidi-Nazarian. Paix à tous!

Puis, s'inclinant devant un homme maigre, en uniforme plastronné d'or, qui, assis au coin d'un sofa, donnait tout bas des ordres à un esclave:

—Monseigneur, voici M. Cripps, le consul des États-Unis.

—Qu'il soit le bienvenu! répondit le caïmacan. On n'attendait que lui... Qu'il prenne place!... Toi, réis, viens en face de nous... Veuillez prendre place, seigneur, dit-il en anglais au consul.

M. Cripps, avant de s'asseoir, promena les yeux autour de lui. Sous une coupole éclairée par une sorte d'œil-de-bœuf à vitre verdâtre et épaisse, plusieurs hommes se tenaient accroupis, roulant entre leurs doigts les grains de chapelets en corail noir. L'Américain reconnut le cadi, trois seyds et cheiks vénérables, et le capitaine du port, habillé de laine fauve. Derrière le caïmacan, un personnage immobile, debout dans une longue robe jaune, et qui était, comme Nazarian le chuchota rapidement à M. Cripps, le favori du chérif de la Mecque et le chef de ses eunuques noirs, se renversait la tête pour mieux voir, en s'adossant contre la muraille. Ses petits yeux disparaissaient sous les replis de ses paupières; de lourds anneaux tiraient ses oreilles que cachait à demi un turban à longues bandelettes d'or; et vaguement, la face en l'air, il souriait. Dans un coin, le kâteb-greffier disposait devant lui son calam et son écritoire de plomb.

—Approche, réis, approche! répéta le caïmacan. Tu sais pourquoi nous t'avons fait venir... Parle, raconte en présence de tous comment le salut est par toi arrivé à ces naufragés, car ce n'est pas la volonté de l'homme qui s'accomplit, mais celle de Dieu.