—Non, non, ne craignez rien!... Le temps n'est plus où mon jeune cœur cessait de battre à un récit lugubre, où mes sens se glaçaient d'effroi pour le cri d'une souris... Je suis un homme, bon Manès. Le sang de mon frère Giano fume encore, et n'est pas assoupi sur ma main; les pâles spectres d'Isabelle et de ma sœur Tatiana n'ont pas cessé de hanter mes rêves... D'ailleurs, ne viens-je pas de voir, dans ce long voyage, assez de spectacles hideux, et le mal de toute la terre?... Je suis gorgé d'horreur, Manès; oui, j'ai perdu le goût de l'épouvante... La forme de ma femme ne m'effrayera point... Qu'on apporte ici la Grande-Duchesse!
Sapéto, debout près du Grand-Duc, transmit, d'un ton impérieux, l'ordre aux esclaves: et bientôt deux femmes parurent, portant dans une chaise étroite à montants de bois et à dossier haut, la Grande-Duchesse expirée. Elles posèrent en face de Floris le fauteuil funèbre, puis disparurent. Un silence solennel régnait. Le Grand-Duc, sans parler, contemplait Josine.
Sa face écorchée et livide, qui se renversait, les yeux entre-clos, penchait un peu sur son épaule; de profonds demi-cercles, à l'entour de ses narines, faisaient saillir son nez recourbé; ses paupières n'avaient plus de cils; ses dents jaunâtres, en s'écartant, découvraient une langue noire, toute pareille à un lambeau de cuir: et paisible, effrayant à voir, ce spectre se tenait immobile, ses mains osseuses allongées sur ses genoux.
—Pauvre Josine, répéta Floris. Elle aussi, oui! perdue par moi, entraînée par moi à sa ruine... Voilà donc comme nous naissons pour la destruction les uns des autres!... Morte! morte!... On dirait qu'elle dort... Ne se pourrait-il pas, Vassili, qu'elle ne fût qu'en léthargie?... Mais non! elle a fini sa tâche. Son lit, désormais, est dans les ténèbres. Elle ne verra plus la hideur du jour, ni l'immortel ennui du soleil!
Les esclaves, sous les galeries, écoutaient, bouche béante, les discours du maître nouveau; et d'autres, au rebord des terrasses, allongeaient leur tête curieuse. Le vent tiède s'était arrêté; les palmiers, dans l'air assoupi, déployaient leurs larges éventails. Floris continua, après un silence:
—Oui, c'est ainsi, c'est bien ainsi que devait se terminer notre voyage! O pauvre fou, qui t'enfonçais joyeusement dans les vapeurs d'or de l'Occident, comme sous un arc triomphal, par où l'on allait aux contrées heureuses, qu'as-tu vu, durant tes longues courses, sinon le Mal universel? Des peuples nouveaux, grossiers et barbares, d'antiques races en train de disparaître, phthisiques et rongées d'alcool, la lèpre aux îles Hawaï, les prostitutions de l'Océanie. Partout la ruse, la violence, la fraude, le vol, les supplices!... Puis, quand la mer, de vague en vague, nous eut portés au pays des merveilles, à la terre dont le nom seul est un prestige, dans l'Inde rouge et étincelante, les chemins en étaient bordés de fantômes hideux, exténués par la famine, et le vent qui soufflait de la jungle apportait l'odeur des corps pourris.—Ce n'est rien, Altesse! disait l'Anglais: la récolte de riz a manqué cette année... Et moi, moi comme les autres, je prenais peu de souci de ces maux, jusqu'au jour où tous les fléaux que nous avions vus séparés, Folie, Peste, Famine, Massacre, ont fondu ensemble, pour tenir leur cour, sur le radeau qui nous ballottait, et nous ont soudain accablés.
—Il est vrai! le monde entier souffre, dit Manès; et pourtant il s'attache âprement à la vie. C'est quand les choses sont au pire qu'elles commencent à s'améliorer... Reprenez courage, Monseigneur!
—C'est bien! c'est bien!... Qu'on ne me parle plus d'espérance!... Laisse tes consolations, Manès; ou, si tu veux m'entretenir, causons de la vieille tyrannie, de la force, de l'esclavage, du sang amer que boit la terre, des soupirs déchirants qui, d'un pôle à l'autre, troublent la sérénité de l'air... Oh! s'agiter, peiner, lutter, souffrir, toujours souffrir!... Jusqu'à ce que la chair défaille, jusqu'à ce que crève, dans les ténèbres, le frêle globule de vie que nous nous plaisons à nommer notre âme... Souffrir!... Aussi, faire souffrir! Telle est la vengeance de l'homme. Ce qu'un Dieu inconnu lui inflige, il veut l'infliger à son tour... Les petits sont grossiers et féroces; les grands, cruels et raffinés... Assez agi! assez agi, Manès! N'es-tu pas encore las des pas inutiles où tu as promené ta vie?... Viens, assieds-toi à terre, près de moi, et disons la sombre histoire de la débile Humanité, puisque ses fils, parmi tant de mers et tant de climats, viennent de passer devant nous: les uns, aussi rampants que la brute, d'autres écrasés de misère, d'autres torturés par la souffrance, d'autres marchepieds d'un maître insolent, les plus heureux, engloutis dans l'opium; tous, sous la faux de la Mort. Car l'immense roue torturante sur laquelle la Terre roule, et qui nous emporte à travers l'espace, ainsi que ses suppliciés, est couronnée de ce Crâne aux yeux vides qui guette et ricane, et trône là-haut, se raillant de nos espérances, nous accordant une haleine, un moment, pour jouer notre petite scène, soufflant à nos cœurs la vanité, l'égoïsme, la rancune, l'orgueil; puis, après s'être ainsi amusé, en finissant d'un seul coup, et abattant sur le sillon sa moisson d'hommes... Josine est morte. Elle est heureuse!... A quoi bon vivre?... Oui! à quoi bon s'attarder entre ciel et terre?
Il y eut une longue pause. Sur un geste d'Abou'l Feradj, deux femmes emportèrent le corps de Josine, en même temps que Manès demandait:
—Quels ordres donne Votre Altesse, pour la sépulture de la Grande-Duchesse?