—Soit! je le recevrai, dit Floris... Quelle femme a-t-il épousée?

—Oh! paraît-il, une merveille! La fille d'un pauvre comte romain, qui se mourait de faim, à Vienne; mais une beauté rare, et dont il est jaloux, m'écrivait Mamula, en furieux à la fois et en novice. Car sa «bedide Esther», vous rappelez-vous? l'innocente Esther, à qui vous vouliez, Monseigneur, «arracher le bain te la pouche», n'était rien qu'une enfant postiche, et destinée à vous apitoyer... M. Chus n'a jamais été marié, avant le jour où il a conduit dans son hôtel de la Ringstrasse la belle Faustina Dossi.

Sapéto entra précipitamment:

—Très noble maître, dit le Maltais, quelqu'un qui se donne pour un baron et un ami de Votre Seigneurie, vient de débarquer au port, accompagné de sa femme, la plus belle que j'aie jamais vue. Il s'informait de Votre Altesse auprès des officiers de la douane; et, aussitôt, j'ai couru en avant, pour vous faire part de cette arrivée.

—Eh bien! vous le voyez, Monseigneur, reprit Manès. Il n'est pas moins empressé qu'il n'a dit.

—C'est étrange! murmura Floris... Après tout, et quelle qu'en soit la cause, il s'est grandement dérangé... Venez, mon cher Manès.


[LIVRE SECOND]

Ce fut comme par ressouvenir et seulement au bout de quelques jours, que M. Chus proposa au Grand-Duc et à Manès de voir ses comptes. Il en étala les papiers, une après-midi qu'ils étaient tous trois dans un petit kiosque, situé au milieu du Jardin des femmes: et Manès les vérifia, tandis que Floris penchait le front, accablé par une tristesse soudaine. En face de lui, M. Chus, le bras entouré des tuyaux de maroquin rouge de son narghileh, fumait, assis nonchalamment sur des carreaux. Son nez courbé, les épis blancs qui se mêlaient parmi sa barbe épaisse, ses lourdes paupières tombantes, avaient prononcé et vieilli sa physionomie sournoise. Des diamants lui chargeaient les doigts; sur son crâne chauve, saillaient de grosses loupes brunâtres. Cependant, le soleil déclinait à l'horizon. Les sycomores et les palmiers allongeaient des ombres démesurées à travers le jardin solitaire; des hirondelles, qui avaient maçonné leur nid sous le kiosque, y entraient et en sortaient d'un coup d'aile, en jetant leur cri bref et joyeux. Au plafond étaient peintes des fleurs qui débordaient de corbeilles dorées et paraissaient prêtes à tomber.